
MÉTHODOLOGIE DE L’ÉVALUATION ISOCINÉTIQUE
DE L’ÉPAULE : MISE AU POINT
Dr Bénédicte FORTHOMME,
Pr J.M. CRIELAARD,
Pr Jean-Louis CROISIER
Département de Médecine Physique
et Kinésithérapie-Réadaptation,
CHU de Liège Sart Tilman, B35,
4000 Liège - Belgique
La fonction musculaire de l’épaule conditionne sa stabilité et participe au
niveau de performance sportive (8,18). L’évaluation de la force maximale
apparaît essentielle dans divers contextes pathologiques : conflit
sous-coraco-acromial, épaule instable, atteinte neurologique, contexte
chirurgical et transfert musculaire, surmenage sportif ou professionnel.
Si la littérature apparaît consensuelle dans le cas du genou, l’exploration
isocinétique de l’épaule s’avère peu standardisée, particulièrement lors du
choix des groupes
musculaires étudiés, de l’installation du sujet ainsi que du positionnement de
l’articulation
proprement dite (1,7,11). La reproductibilité des mesures pourrait dépendre de
la position
sélectionnée pour évaluer un groupe musculaire déterminé (5,10,11).
Le choix des mouvements à explorer devra s’inspirer du contexte pathologique ou sportif.Le conflit sous-coraco-acromial et l’instabilité de l’épaule représentent deux entités pathologiques majeures et concernent principalement les muscles de la coiffe des otateurs (rotateurs internes ou externes, abducteurs) (14). La motricité et la stabilité de l’épaule lors des phases d’armer ou de lancer dépendent des muscles rotateurs, en association avec les groupes abducteurs et adducteurs, dans le cadre d’actions concentriques ou excentriques (11,12,17).
Afin de sélectionner les modalités optimales d’évaluation des rotateurs
externes (RE) et des rotateurs internes (RI), nous avons comparé la
reproductibilité des mesures selon trois positionnements :
• le premier, régulièrement proposé dans la littérature (2,3,6,11,12,16,20),
place le sujet en
décubitus dorsal, bras dans le plan frontal en abduction à 90°. Cette option se
rapproche du positionnement de l’épaule lors de l’armer ou de la frappe, ce qui
peut s’ vérer intéressant lors d’une évaluation demeurant analytique ;
• le second positionnement correspond au décubitus dorsal, le bras à 45°
d’abduction
dans le plan frontal. Il réduit l’éventuelle sensation de gêne supérieure et
d’instabilité, augmentant ainsi le confort du sujet (9,10,11) ;• enfin, les
rotateurs s’explorent en position assise, l’épaule placée dans le plan de la
scapula (45° d’abduction, 30° de flexion).
Plusieurs auteurs, dont CODINE et al. (1), suggèrent ainsi l’obtention d’une relation tension – longueur optimale pour les muscles de la coiffe des rotateurs. La position assise pourrait également s’avérer fonctionnelle comparativement au décubitus.
L’étude de reproductibilité révèle des coefficients de variation (CV) satisfaisants (inférieur à 12%) pour les RI dans les trois positions d’évaluation. Les deux installations en décubitus démontrent une reproductibilité de qualité pour les RE (CV compris entre 7,1 et 8,9 %), contrairement à la position assise qui s’accompagne de CV élevés et inacceptables (19,1 % à 60°.s-1) (11). En décubitus dorsal, la stabilisation du tronc et la limitation des compensations apparaissent nettement plus efficaces par rapport aux positions assise ou debout (1,3,5,7,10,11). Le décubitus dorsal fixe davantage la scapula contre le gril costal et réduit la mobilisation scapulo-thoracique, en privilégiant la participation scapulo-humérale lors de l’exercice isocinétique. DVIR (5) souligne l’obligation de stabiliser les systèmes articulaires, en particulier le tronc et le pelvis, si l’évaluation des rotateurs d’épaule s’effectue en position assise.
De plus, les ratios RE/RI demeurent particulièrement stables lors du retest en décubitus dorsal – bras à 90° d’abduction, tandis que la station assise fournit les CV les plus élevés (jusqu’à 12,9 %) (11). Lors de l’évaluation des rotateurs de l’épaule, la position assise ne sera donc pas retenue en raison de la faible reproductibilité du MFM (Moment de Force Maximum) des RE et des ratios, combinée aux restrictions des amplitudes en rotation interne, s’y ajoute la difficulté d’amener activement le bras en rotation externe maximale, toujours défavorisée par la pesanteur, et les nombreuses compensations du tronc (11).
Nous recommandons comme position de référence, en raison de la qualité de ses
mesures spécifiques, le décubitus dorsal - bras à 90° d’abduction. Si le patient
ressent, dans cette position, une certaine appréhension voire une gêne
douloureuse, le bras sera alors placé à 45° d’abduction dans le même plan. Dans
cette position de sécurité, les MFM et les ratios conservent une
reproductibilité satisfaisante. Toute évaluation longitudinale se déroulera
toujours selon une installation strictement identique (11).
Considérant l’évaluation classique des abducteurs (ABD) et des adducteurs (ADD)
de l’épaule, WALMSLEY (19) mesure, lors d’une abduction d’amplitude complète
dans le plan frontal, une ascension, atteignant 8 cm, du centre articulaire de
la scapulohumérale par rapport à l’axe fixe du dynamomètre. MANDALIDIS et al.
(15) rapportent un déplacement similaire lors de l’évaluation dans le plan
scapulaire, majorant la force de 6,2 %. Afin de limiter cetteélévation de
l’épaule et les compensations (flexion du coude, rotation externe de l’épaule)
lors de l’abduction complète, nous définissons un protocole original : le sujet
placé en décubitus latéral, dos au dynamomètre, exécute un mouvement entre 0° et
90° d’abduction. Cette option favorise
une participation scapulo-humérale prépondérante, associée à un mouvement mineur
de sonnette scapulaire (intervenant principalement au-delà de 90° d’abduction
(8)). Les axes du dynamomètre et de l’articulation demeurent relativement
alignés pendant le mouvement (contrôle visuel), tandis que le contre-appui fixé
à l’extrémité distale du bras supprime le porte-à-faux du coude. L’évaluation
des ABD-ADD selon ce protocole démontre des CV excellents pour les ADD
(inférieurs à 7 %) et satisfaisants pour les ABD (entre 10,9 et 12,7 %) (11).
La sélection des vitesses représente une étape essentielle à
l’élaboration des
protocoles évaluatifs. En accord avec la littérature concernant les rotateurs de
l’épaule du sédentaire, nous suggérons un spectre de vitesses concentriques
compris entre 60°.s-1 et 240°.s-1. L’évaluation isocinétique des rotateurs
d’épaule du sportif requiert, en complément à ce protocole de référence, une
vitesse concentrique plus élevée de 400°.s-1 et le mode excentrique à 60°.s-1.
Cette exploration autorise l’élaboration de ratios RE/RI concentriques
classiques et d’un ratio mixte fonctionnel, combinant le MFM excentrique des RE
(60°.s-1) et le MFM concentrique des RI (240°.s-1) (11). L’exploration des
ABD-ADD ne dépasse pas la vitesse concentrique de 180°.s-1, certains sujets ne
pouvant accéder à des vitesses supérieures. Par ailleurs, DURALL et al. (4)
précisent une reproductibilité satisaisante des MFM des ABD et ADD (plan
scapulaire) pour les vitesses de 60°.s-1 et 180°.s-1, mais devenant plus faible
à 300°.s-1.
Le nombre de répétitions limité lors des tests (respectivement 3 à 5 aux vitesses lente et rapide) autorise le développement d’une force réellement maximale sans engendrer de fatigue (3). Si l’on compare les performances isocinétiques maximales des quatre groupes musculaires, les ADD génèrent les MFM les plus élevés, suivis selon un ordre décroissant par les ABD, RI et RE et ce, quels que soient le membre supérieur exploré et la vitesse du mouvement. Ainsi à 60°.s-1, nous observons une différence de 62 % entre les groupes ADD et RE (11). La section transversale des muscles concernés (volume musculaire) pourrait expliquer cette hiérarchie. Pour tous les groupes musculaires, la performance concentrique diminue avec l’augmentation de la vitesse angulaire, le mode excentrique (rotateurs) autorise le développement d’un MFM plus élevé par rapport au mode concentrique.
L’interprétation des bilans isocinétiques repose classiquement sur l’étude
comparative des performances des groupes musculaires homologues controlatéraux.
Nous mesurons, en dehors de l’effet de dominance, des différences bilatérales
plus importantes pour les ABD et les RI à vitesse rapide (entre 13 et 17 %).
Pour les autres mouvements et modalités d’exercice, les
différences bilatérales varient entre 6 et 12 %. En considérant l’influence de
la dominance, seuls les ABD et les RI montrent une majoration significative de
leurs performances en faveur du bras dominant et ce, exclusivement aux vitesses
rapides (11). L’étude du rapport entre les performances agonistes et
antagonistes, et son éventuelle modification, représente une seconde étape de
l’analyse isocinétique. Les ratios RE/RI et ABD/ADD d’une population sédentaire
de référence confirment la supériorité des RI et des ADD respectivement sur les
RE et les ABD. Malgré leur légère réduction à vitesse rapide, les ratios ne
varient pas significativement avec la vitesse. Les ratios RE/RI et ABD/ADD ne
présentent aucune variation significative liée à la dominance : en conséquence,
lors de l’évaluation bilatérale d’épaules sédentaires, la normalité correspondra
donc à des ratios agonistes / antagonistes équivalents pour les deux épaules
(11). Le calcul des valeurs relatives du MFM (N.m.kg-1 de masse corporelle)
constitue le troisième critère de l’analyse isocinétique, lors de lésions
bilatérales ou d’étude comparative entre populations. Les trois niveaux
d’analyse ainsi proposés exigent la définition de limites précisant un éventuel
profil normal.
En pratique clinique, nous proposons un seuil de 15 % lors de la comparaison bilatérale des groupes musculaires homologues de l’épaule sédentaire. Les ratios RE/RI et ABD/ADD apparaissent, dans divers contextes pathologiques, régulièrement en défaveur des RE et des ABD. Lors de l’interprétation d’un bilan isocinétique, nous rechercherons fréquemment la limite inférieure des ratios (respectivement 0,71 et 0,54 pour les ratios RE/RI et ABD/ADD à 60°.s-1). Néanmoins, les limites supérieures demeurent utiles dans certains cas particuliers comme celui du transfert chirurgical du muscle grand dorsal (adducteur – rotateur interne) lors de reconstruction mammaire après mastectomie (9).
Enfin, les limites inférieures de force relative permettent le dépistage des individus développant une force globalement faible, sans qu’elle ne s’accompagne nécessairement d’une asymétrie bilatérale. Les valeurs supérieures rendent compte d’un niveau de force exceptionnel.
La pratique sportive intensive ne modifie guère la force relative (N.m.kg-1) des muscles rotateurs de l’épaule par rapport au sportif de loisir. Les ratios RE/RI et particulièrement le ratio mixte de l’épaule dominante du sportif entraîné restent inférieurs à ceux des sportifs occasionnels (11).
REFERENCES
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