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N° 66 MPR ET DOULEUR 1er trimestre 2003 |
UTILISATION DES MORPHINIQUES DANS LES DOULEURS NON CANCEREUSES EN REEDUCATION. PROPOSITION DE REPERES
Dr Gilles Mazaltarine (1), |
Introduction
Utiliser les morphiniques faibles dans les douleurs non cancéreuses est du registre de la prescription quotidienne avec généralement peu dinquiétude du pres-cripteur quant à déventuels risques, de dépendance par exemple. Toutefois, dès lors quil sagit des opioïdes majeurs, les choses sont un peu plus compliquées et le sont davantage encore avec larrivée de nouvelles molécules et/ou de nouvelles galéniques pour des produits déjà connus.
Pour sy retrouver, il est utile de réfléchir en regard des mécanismes en cause dans la douleur à traiter : excès de nociception, éléments neuropathiques.
La donne est encore différente selon quil sagit dune douleur aiguë ou chronique.
Si lon prend en compte ces points de repères classiques, il est plus simple de savoir quand prescrire ou non un morphinique majeur.
Il nexiste pas de situations strictement reproductibles dans le domaine du traitement de la douleur. Chaque patient doit être évalué de manière précise et lévaluation initiale sert seulement de base de départ. Les réévaluations dont la périodicité est, là encore, affaire de cas despèce, sont indispensables pour savoir ce que lon fait, adapter sa stratégie et éviter les gros soucis.
Douleurs neuropathiques et douleurs par excès de nociception
Les morphiniques sont efficaces avec prédilection sur les douleurs par excès de nociception et souvent beaucoup moins dans les douleurs neuropathiques du fait dune sorte de dérégulation du traitement de linformation douloureuse résultant dune lésion nerveuse. Lhyper activité N-methyl-D-aspartate (NMDA) qui apparaît au niveau de la corne dorsale après ce type datteinte et qui contribue à sur-stimuler le neurone à convergence pourrait gêner laction de la morphine dans cette situation. Les médicaments efficaces seraient alors plutôt ceux qui sont inhibiteurs NMDA ou qui agissent sur les contrôles inhibiteurs descendants (tricycliques, antiépileptiques, kétamine, anesthésiques locaux ).
Toutefois, il serait faux de dire que les morphiniques majeurs ne marchent pas du tout dans les douleurs neuropathiques. Il faut généralement augmenter les doses mais souvent de manière telle que les effets secondaires peuvent devenir trop gênants pour être acceptables.
Certains opioïdes semblent pourtant avoir une action un peu plus nette que les autres sur ces douleurs. Ce sont : le Tramadol (Topalgic®, Contramal®, Zamudol®) en palier II, la buprénorphine (Temgésic®) et vraisemblablement loxycodone (Oxycontin®) en palier III. Cela ne signifie pas, pour autant, que la morphine, le fentanyl ou lhydromorphone sont inefficaces.
Il est possible, et souvent utile, dassocier un médicament à visée neuropathique à un antalgique classique. Par exemple, la morphine gagne beaucoup en efficacité lorsquelle est associée à la kétamine, qui est un excellent anti-NMDA , dans les douleurs neuropathiques très sévères (sciatique hyperalgique qui semble ne céder à rien ). Dans dautres circonstances, la kétamine permet de diminuer grandement la posologie de morphine efficace et donc de limiter lescalade de dose. Prescrire une association entre un antalgique classique et un tricyclique ou bien un anti-épileptique peut rendre bien service à condition dêtre très vigilants sur les effets latéraux cumulés.
Les médicaments à visée neuropathique ont habituellement une latence assez longue, de lordre dune quinzaine de jours, avant dêtre efficaces. Dans lintervalle, les morphiniques peuvent être proposés mais toujours en surveillant les effets secondaires.
Douleur aiguë et douleur chronique
Les morphiniques majeurs sont à proposer demblée sil sagit dune douleur neuropathique aiguë très intense, sciatique hyperalgique par exemple. Ici la morphine est intéressante mais pas seule. On lui adjoindra un anti-épileptique ou un tricyclique, éventuellement en parentérale, voire de la kétamine en IV continu. Idéalement la dose de morphine efficace sera déterminée par une titration initiale. Certains utilisent la Nalbuphine (Nubain®) à la place de la morphine, notamment en pédiatrie. Toutefois, la morphine a lavantage dêtre un agoniste pur et de ne pas avoir deffet plafond. La buprénorphine (Temgésic®) peut sutiliser en IV en situation aiguë mais cest un agoniste partiel / antagoniste, souvent très émétisant par cette voie et avec un effet plafond, là encore, assez bas. Dès que la douleur est correctement contrôlée, le relais avec une voie orale est souhaitable.
En situation de douleur chronique, en attendant leffet dun médicament à visée vraiment neuropathique ou bien en association, le Temgésic® en glossettes sub-linguales peut être intéressant en se souvenant que son statut dagoniste partiel / antagoniste interdit son association avec un agoniste pur. Il existe une forme transdermique de la buprénorphine dont les indications demandent encore à être mieux précisées. Le Temgésic® est souvent considéré comme intermédiaire entre un palier II et III. Sil est inopérant, lOxycontin® est une bonne option. Cette fois, cest un agoniste pur mais aussi un médicament à libération prolongée, 12 heures, donc bien adapté à la douleur chronique. En théorie, il faudrait faire une titration pour connaître la dose utile mais cela nest pas si simple car il peut marcher là où la morphine ne marche pas et il ny a pas doxycodone à libération immédiate disponible. Une titration ne pourrait se faire quavec une morphine immédiate, injectable ou orale. Une période libre de 12 heures entre le dernier Temgésic® et le premier Oxycontin® est suffisante.
Les formes à libération prolongée de morphine sont envisageables mais, cette fois, après titration avec une forme immédiate orale (Actiskénan® ou Sévrédol®).
Lhydromorphone (Sophidone®) qui est également un agoniste pur est imaginable mais pas en première intention et, là encore, après une titration initiale puisque cest une forme à libération prolongée. Cette molécule na pas vraiment de raison de marcher là où la morphine échoue mais les réponses individuelles sont imprévisibles. Par ailleurs, elle peut être mieux tolérée du fait de voies métaboliques différentes.
Le fentanyl transdermique (Durogésic®) qui est vraiment une forme retard doit seulement être proposé dans la situation dune douleur stabilisée avec un autre agoniste et donc avec une dose déjà bien évaluée par équivalence (25µg/heure de Durogésic® sont léquivalent de 60 mg de morphine orale/24 heures ou 8 mg de Sophidone®/24 heures). Son intérêt réside dans sa voie dadministration qui est peu contraignante, même sil faut bien respecter les modalités dapplication du patch, et dans un gain très net par rapport aux formes orales en ce qui concerne les problèmes de constipation.
En fait, concrètement, il est plutôt rare de donner un morphinique seul dans une douleur neuropathique et il vaut mieux, en situation chronique, essayer de faire sans, en utilisant la panoplie, maintenant assez vaste, des molécules plus spécifiquement indiquées dans ces situations. Mais il ne faut pas sinterdire, de principe, le recours aux opioïdes majeurs.
Dans les douleurs par excès de nociception, lindication est plus claire, surtout en douleur aiguë : rééducation post opératoire (arthromoteur sur un genou par exemple) ou prévention dun pansement douloureux. Dans ce cas, la dose utile doit initialement être évaluée par une titration que lon fera en IV. Par la suite ladministration pourra se faire par la voie la plus simple pour le patient en respectant simplement les correspondances de dose usuelles. Pour mémoire : 10 mg de morphine orale=5 mg de morphine sous-cutanée = 3 mg de morphine IV.
Dans les douleurs chroniques par excès de nociception, les morphiniques peuvent grandement améliorer la vie quotidienne des patients. Il sagira, alors, de formes à libération prolongées, orales ou transdermique.
Précautions lors dun traitement morphinique
La crainte habituelle dans un traitement morphinique au long cours est celle de la survenue dun phénomène daddiction qui, en fait, nest pas fondée dans la très grande majorité des situations. Il convient, malgré tout, dêtre vigilant quant au terrain du patient, singulièrement en cas de notion daddiction connue à dautres médicaments ou à lalcool ou bien encore de troubles du comportement. Il sera alors préférable de réfléchir à dautres options thérapeutiques.
Par contre, lapparition dune dépendance physique est habituelle. La tolérance est plus rare. La dépendance nest pas, en soi, un vrai problème et ne doit pas être confondue avec la notion daddiction. Elle signifie simplement quil ne faut pas arrêter brutalement un traitement morphinique prolongé sous peine de voir survenir un syndrome de sevrage. Bien des molécules, non opioïdes, utilisées quotidiennement induisent ce type de conséquence. Il nest pas difficile darrêter un morphinique pris depuis longtemps si lévolution laisse supposer que les causes de la douleur ont disparu. Des paliers de décroissance de dose de lordre de 50% par semaine permettent habituellement darrêter un traitement morphinique , même très ancien, sans difficulté.
Pour éviter les problèmes, il est indispensable de bien expliquer le traitement et ses objectifs au patient. Il faut être clair sur les effets secondaires et ne pas omettre le risque de syndrome de sevrage. Il est important que le prescripteur soit identifié et quil soit le seul à prescrire le traitement morphinique de manière à éviter les confusions. La notion de contrat thérapeutique est essentielle. Certains font même signer un authentique contrat sur lequel figure les informations sur le traitement, ses objectifs en terme et de soulagement et de bénéfice fonctionnel espéré ainsi que lidentification du prescripteur référent. Cette approche peut être intéressante.
Au plan des effets secondaires, la somnolence se pose souvent peu dans les traitements chroniques. La constipation vient en tête et doit être systématiquement prévenue en prescrivant un laxatif avec la morphine orale. Des troubles du sommeil ou de la libido sont possibles ainsi que des oedèmes. Il ne faut pas hésiter, dans les traitement prolongés, à utiliser le principe de la rotation des opiacés en sappuyant sur les équivalences de doses et sur lélargissement de léventail des molécules disponibles. Lobjectif est de diminuer les effets secondaires et les phénomènes déchappement en proposant au patient de changer de médicament. Il faut, bien entendu, être très clair avec lui sur le sens et lintérêt de ce type de procédure.
Conclusion
Les morphiniques sont susceptibles de rendre de grands services dans le traitement des douleurs non cancéreuses, notamment en rééducation. Ils posent peu de problèmes si lon respecte des règles de prescriptions simples, notamment en terme de titration initiale, de paliers de croissance et de décroissance de dose, en étant vigilant sur le choix des produits (libération immédiate ou prolongée) et en surveillant les effets secondaires. La procédure dévaluation initiale et de réévaluation est essentielle. Le patient doit être clairement informé de son traitement, en connaître les avantages et les effets adverses. Au mieux, ce traitement sinscrira dans un contrat thérapeutique, écrit ou non.
Dans tous les cas, la prise en charge dun patient douloureux, surtout chronique, et pas seulement en MPR, ne se limite pas à la prescription de médicaments, morphiniques ou non. La physiothérapie, la relaxation, létablissement dun programme de rééducation adapté sont indispensables de même que la prise en compte des éléments psychodynamiques, sociaux, familiaux et professionnels. Comme toujours, cest de multidisciplinarité dont on parle.
REFERENCES
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SERRIE A., THUREL C. (ed). La Douleur en pratique quotidienne. Diagnostic et traitement. Arnette, Paris, 1994. 2e édition 2002.
1 : Service de MPR
Centre Médical et Pédagogique de Varennes Jarcy. Fondation SEF
2 : Service de MPR/Orthopédique
Centre de Rééducation de Coubert
77257 Coubert