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N° 64 - 3ème trimestre 2002 |
PROBLEMES POSES PAR LES ALTERATIONS EVOLUTIVES AFFECTANT
LE RACHIS THORACO LOMBAIRE CHEZ LE PARAPLEGIQUE
Pr
Jean-Yves LAZENNEC (1)
Dr Samy
BENDAYA (2)
Pr Gérard SAILLANT (1)
Chez le
patient paraplégique, le vieillissement du rachis provoque une accumulation de problèmes potentiels qui intéressent aussi bien le rééducateur que le chirurgien. Certaines situations méritent
une réflexion toute particulière car une mauvaise orientation diagnostique ou
thérapeutique peut savérer rapidement catastrophique.
Nous
avons choisi daborder ici les problèmes mécaniques spécifiques du rachis
thoraco-lombaire post traumatique.
Le
vieillissement
du
rachis ostéosynthésé
Tous les montages (quils soient rigides ou
semi-rigides, avec des vis pédiculaires ou de crochets, des plaques ou des tiges)
provoquent des modifications considérables
de la mécanique rachidienne, en particulier aux niveaux osteosynthésés pour les
contraintes osseuses et disco ligamentaires, mais aussi plus globalement pour la statique
du tronc.
Trop
souvent encore, certains patients ont été
stabilisés par des implants postérieurs
sans véritable greffe, quil sagisse dune absence totale
et délibérée de greffon, dun apport de greffe insuffisant par le produit de
laminectomie ou lavivement ou de lutilisation de substituts osseux dont les
capacités de fusion efficace restent discutées.
Certes,
une lésion rachidienne purement osseuse peut être observée, et dans ce cas lutilisation
dimplants postérieurs isolés est logique : la consolidation secondaire de la
fracture est probable à condition que lostéosynthèse procure une bonne
stabilisation primaire.
Le plus
souvent les lésions sont complexes et associent dautres composantes discales et
ligamentaires qui nont aucune tendance à consolider même si une
stabilisation primaire efficace leur est appliquée par une ostéosynthèse isolée. Tout
au plus, ces lésions aboutissent elles à une sorte dankylose fibreuse qui soumet
le matériel à des contraintes exagérées et anormales ; on peut ainsi observer une chambre de mobilité autour des vis
pédiculaires ou une prise de jeu des
crochets, une fracture du matériel ou un démontage des systèmes de connexion.
Ces
micro-mobilités au niveau du matériel entraînent avec le temps une métallose
importante, source dune ostéolyse particu-lièrement nette avec le matériel en
titane. Le phénomène peut être plus lentement évolutif si une contention efficace a
été prescrite au patient. Il sera plus explosif si un matériel très rigide
a été implanté car ce type de fixation supporte mal
les micro-mobilités imposées par un vide antérieur résiduel ou une lésion disco
ligamentaire vieillissante.
En
dépit dune greffe initialement satisfaisante, la consolidation peut rester
aléatoire, retardée ou déficiente chez ces patients souvent multifracturés à létat général précaire ou compromise
par une greffe septique primitive ou secondaire.
Les
conséquences fonctionnelles sont parfois évidentes avec une véritable déstabilisation
générant une sensation de mobilité anormale et/ou douloureuse surtout pour les
transferts, une fatiguabilité pour la position assise, une éventuelle exagération de la
spasticité ou des troubles neuro végétatifs (surtout pour les paraplégiques hauts),
voire une désaxation du tronc.
Les
lésions sont parfois très sévères, associant aux dégats postérieurs un vide osseux antérieur ; les techniques de
fixations postérieures ne procurent pas
toujours une stabilisation suffisante quels que soient les calibres des vis utilisées. Ces situations anatomiques particulières
justifient alors le recours aux techniques dabord
antérieur dites mini invasives pour reconstituer une colonne antérieure tout
en limitant la longueur des fixations postérieures : il est en effet capital de conserver le plus possible de segments rachidiens mobiles
chez ces patients.
Bien
sûr, la présence dimplants rachidiens expose ces patients fragiles au risque accru
de greffe septique, essentiellement à point de départ urinaire. Il peut se poser la question dune ablation
secondaire du matériel la main forcée.
Le
vieillissement du rachis non ostéosynthésé
Certains
de ces patients nont pas été opérés, en raison de latteinte neurologique
jugée sans espoir de récupération, parce que les lésions anatomiques ont été
considérées comme stables ou parce que létat
initial ne permettait pas le moindre geste chirurgical.
Le
risque mécanique est avant tout représenté par la lente dégradation du ou des étages
lésés, exposant à toutes les situations intermédiaires. La déstabilisation peut être
mineure, perturbant peu léquilibre du tronc grâce à une sorte dankylose
du foyer. Elle peut être majeure avec
instabilité avérée du foyer empêchant une
position assise stable, perturbant les transferts et surtout responsable dune
bascule du bassin avec un risque important descarre.
La détérioration peut aussi toucher les
étages sous jacents exposés à des conditions mécaniques anormales par la sommation des
déficits musculaires et une statique anormale générée par le mauvais alignement du
foyer initial.
Il sy
associe parfois également un risque neu-rologique supplémentaire avec lapparition
ou laggravation de cavités syringomyéliques attribuées aux tractions et
mobilités anormales se traduisant par une modification du tableau neurologique, lapparition
de douleurs neurogènes, lexacerbation ou la diminution du tableau spastique.
Les
troubles de léquilibre frontal et sagittal
Les
déséquilibres frontal et sagittal du tronc
perturbent la position assise, essentielle chez ces patients. Des patients
paraplégiques deviennent parfois triplégiques, incapa-bles de séquilibrer spontanément
dans le fauteuil et contraints pour cela dutiliser un de leurs membres supérieurs
valides. Les problèmes dhyper-appui ischiatique sont trop souvent traités pour eux-mêmes, sans avoir une vision
globale du patient, alors quils traduisent ces perturbations de la statique du
tronc.
Les
matériels utilisés en forte distraction pour la réduction et la fixation induisent un dos plat dont la détérioration
est quasi inéluctable. Ce phénomène classique est particulièrement net chez certains
malades stabilisés par des montages
postérieurs très extensifs.
Certains de ces montages, et même sil sont rigides, aboutissent
avec le temps à des lésions discales
antérieures entraînant une cyphose
progressive avec prise de jeu des fixations postérieures.
Les
montages courts permettent dépargner des étages sains lors des
fixations postérieures : ce choix stratégique doit être discuté pour chaque cas, car lefficacité
pour la correction dune grande déformation est moindre. Si un vide osseux ou disco-ligamentaire
antérieur important est noté, un temps complémentaire de greffe antérieure est
indispensable : le risque est en effet la perte de correction aussi bien dans le plan
sagittal que dans le plan frontal
Comme
pour tous les dos plats observés en pathologie dégénérative, la discussion
dune ostéotomie de redressement peut parfois
se poser. Les progrès réalisés dans la chirurgie de soustraction
vertébrale postérieure permettent dobtenir des corrections impressionnantes dans
le plan sagittal parfois avec une ostéotomie asymétrique
pour améliorer le plan frontal. Le choix du niveau de lostéotomie est essentiel
sur un dos plat iatrogène où plusieurs niveaux ont été arthrodésés. Plus le niveau dostéotomie est bas situé,
plus leffet parasite sur le bassin est
important avec tendance à lhorizontalisation du sacrum ; plus le niveau dostéotomie
est haut situé, plus leffet sur la rétropulsion
postérieure du tronc est significatif.
Enfin
une attention particulière doit être portée
au rachis cervical : les troubles déquilibration du rachis dorso-lombaire ont en
effet tendance à provoquer une hyperlordose cervicale dadaptation afin de maintenir
lhorizontalité du regard. Ces patients sont particulièrement exposés à une
cervicarthrose ou à des névralgies cervico-brachiales précoces difficiles à traiter.
La
neuropathie arthropatique du rachis :
Le
concept darthropathie nerveuse a été rapporté par Charcot en 1868 en évoquant les arthropathies
du Tabès. Le Charcot Spine représente une entité
nosologique et étiologique très particulière où linsensibilité joue un rôle
essentiel. Labsence de douleur dans le
territoire lésionnel favorise la répétition des traumatismes
et laggravation des lésions. Le
délai dapparition décrit dans la littérature sétale entre 6 et 31 ans
après le traumatisme initial avec un niveau lésionnel neurologique généralement situé
entre la région dorsale moyenne et la charnière thoraco-lombaire. Nous
avons pu observer des cas au niveau de la jonction lombosacrée
Le
rachis est le siège dune déstabilisation sévère avec déformation importante en
cyphose ou en scoliose. Les patients
sont avant tout gênés par des sensations de craquements des douleurs dans le territoire
sus lésionnel, une modification de leur tableau neurologique dans le territoire sous
lésionnel. Les complications cutanées peuvent même aggraver le tableau sur le sommet de
la déformation avec une possible
contamination septique du foyer. Laspect radiologique évoque une pseudarthrose plus
ou moins hypertrophique et/ou une sorte de fracture de fatigue. Parfois, dautres atteintes peuvent être
remarquées au niveau des épaules, et en particulier au niveau des hanches ce qui accroît encore les problèmes concernant la position assise. Le diagnostic est
parfois difficile avec une pseudarthrose septique, une
infection voire même une métastase.
Dans un de nos cas, le doute a été
tel quune biopsie sous
scanner a été réalisée chez une patiente présentant de multiples épisodes dinfections
urinaires. Parfois, lattention
est alertée devant léchec dune chirurgie de reduction et fixation sur ce qui paraissait etre une destabilisation
plus classique.
Certains
cas particulierement catastro-phiques ont été observés après plusieurs interventions
réalisées par voie postérieure avec pourtant des montages solides et étendus et des
greffes satisfaisantes. Dans notre expérience, seule une fusion à 36O°
postéro-latérale et antérieure (aujourdhui par technique mini invasive)
permet de résoudre le problème en association avec
un ajustement soigneux de léquilibre
sagittal et frontal du patient.
Dans
certains cas, une résection de la zone pathologique (technique du shortening)
permet de réaliser la fixation de deux extrémités saines de rachis et déviter le
temps antérieur complémentaire
La
mobilité insensible dans le foyer est parfois considérable. Dans 2 de nos
cas, la déstabilisation était telle que les
changements de position des patients entre le décubitus et la position assise
entraînaient des troubles cardio-vasculaires par com-pression des gros vaisseaux
prévertébraux. Nous avons même observé de graves troubles
cardio-vasculaires per opératoires au cours dune chirurgie de redressement.
CONCLUSION
Les
altérations du rachis thoraco -lombaire chez le paraplégique, quil ait été opéré ou
non, peuvent provoquer des conséquences
dramatiques. Ces patients ne doivent pas être perdus de vue ; ils nécessitent un suivi
rigoureux et spécialisé avant lapparition de modifications neuro-orthopédiques
qui traduisent souvent des lésions
péjoratives si le diagnostic est trop tardif.
La
prévention de ces situations à risque qui aggravent le handicap passe par la
connaissance des facteurs de déstabilisation potentiels avec une stricte analyse
anatomique des lésions ostéo disco ligamentaires et par loptimisation des choix et
des techniques chirurgicales de réduction et de fixation afin dépargner le plus
possible détages sains.
Le
problème nest pas seulement dobtenir la fusion des étages rachidiens
instables : il faut absolument tenir compte de léquilibre du tronc dans le plan
sagittal et dans le plan frontal, notamment pour assurer une position assise stable et confortable.
(1) PUPH. Service dOrthopédie et de
Traumatologie - Pitié Salpétrière Paris (75)
(2) Hôpital Robert Ballanger Aulnay sous Bois (93)
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