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N° 64 - 3ème trimestre 2002
LE VIEILLISSEMENT DU PARAPLEGIQUE

 

DOULEURS NEUROLOGIQUES ET PATIENTS BLESSES MEDULLAIRES

 

Dr François Genêt,
Dr Isabelle Laffont,
Dr Alexis Schnitzler,

Pr Olivier Dizien

 

1. Introduction

    Plusieurs essais de classification des douleurs de patients atteints de lésions médullaires ont été proposés [8, 25]. Il n’existe pas de classification validée de ces douleurs [8]. Le niveau lésionnel et la sévérité de l’atteinte (complète ou non) semblent influencer les manifestations douloureuses [8,25]. Un consensus se dégage   en fonction de la localisation de la douleur : sus-lésionnelle (douleurs par “excès de stimulations”, musculaires et ostéo-articulaires, [29]), lésion-nelle (en raison des lésions des racines nerveuses et de la moelle elle-même) ou sous-lésionnelle (centrales, dans les territoires sous-lésionnels anesthésiés). Les manifes-tations dysesthésiques et allodyniques des patients ayant des lésions incomplètes sont apparentées aux douleurs sous lésionnelles des patients complets. Les douleurs décrites dans les lésions de la queue de cheval sont des douleurs de déafférentation identiques à celles observées après lésion nerveuse périphérique. La prévalence des douleurs lésionnelles et sous-lésionnelles après lésion médullaire varie de 33 à 94% des patients selon les études [2, 3 ,5]. La fréquence des douleurs de déafférentation après lésion de la queue de cheval est similaire [27].

Ces douleurs interviennent dans la qualité de vie du blessé médullaire [8, 25].

2. Rappels physio-pathologiques de la douleur neurologique [4, 6, 17, 28]

    Il n’existe pas de cellule réceptrice spécialisée dans la nociception. Cela est donc différent des systèmes sensoriels auditifs et visuels. L’influx de la nociception emprunte les voies des fibres amyéliniques Ad et C. Ces fibres atteignent la mœlle par la corne postérieure sur 1 à 6 segments médullaires en passant dans la partie ventro-latérale des racines postérieures. Une première synapse a lieu dans la couche superficielle de la corne postérieure de la mœlle. L’information peut alors demeurer à cet étage médullaire (mécanisme segmentaire) en se connectant directement avec le motoneurone (réflexe de retrait à la brûlure) ; s’étaler sur plusieurs niveaux médullaires (mécanisme pluriseg-mentaire) ; ou être transmise au cerveau par les fibres ascendantes du cordon antérolatéral (faisceau spino-thalamique) après avoir croisé la substance grise. Une partie des fibres se dirigent vers la substance réticulée bulbaire (aussi en relation avec le thalamus médian), le mésencéphale et la majorité dans le thalamus. Une partie des fibres se dirige vers le noyau latéral thalamique (projections avec le cortex somesthésique pariétal), et une autre vers le noyau médian thalamique (en relation avec le cortex moteur et pré-moteur). Au total, les voies de la conduction des messages nociceptifs sont multiples et il n’existe pas de centre spécifique de la douleur.

La présence de contrôles segmentaires inhibiteurs des voies de la nociception est démontré [6, 17]. L’action de la sérotonine et de la noradrénaline ainsi que l’inhibition de l’activité des neurones nociceptifs de la corne postérieure de la mœlle par la stimulation du noyau ventro-postéro-latéral du thalamus impliquent une participation supra segmentaire de ces mécanismes de contrôle [6, 17].

Les mécanismes mis en jeu et les systèmes de contrôle ne sont encore parfaitement connus. Les applications cliniques sont encore souvent empiriques. Les douleurs neurologiques sont pour l’instant expliquées par un déséquilibre entre les systèmes inhibiteurs et excitateurs spinaux et/ou supra spinaux.

3. Recherche d’une étiologie

La recherche d’une “épine irritative” doit être systématique chez un blessé médullaire ayant des douleurs lésionnelles ou sous-lésionnelles, surtout en phase séquellaire. Une complication vésico-sphinctérienne (infection urinaire, lithiase, prostatite, orchi-épidydimite, reflux vésico-rénal), ano-rectale (hémorroïdes, fissure anale, fécalome), cutanée (escarre, ongle incarné), orthopédique (paraostéoarthropathie, fracture, luxation de hanche, démontage de matériel, cyphose évolutive), vas-culaire (phlébite), tumorale ou la présence d’une cavité syringomy-élique doivent être systématiquement recherchées. Des facteurs psychologiques influencent le niveau de tolérance de ces douleurs [8, 25].

4. Prise en charge symptomatique de la douleur

Le traitement symptomatique de la douleur est souvent nécessaire. Les possibilités thérapeutiques sont  : médicamenteuses, physiques, psychologiques et chirurgicales.

4.1. Les traitements médicaux

Les antalgiques périphériques et les anti-inflammatoires sont classiquement inef-ficaces[25]. Les anti-épileptiques, bloqueurs des canaux sodiques avec effet stabilisant de membrane réduisant l’hyperexcitabilité neuronale (carbamazepine 800 mg/j, clonazepam 6 mg/j) et les antidépresseurs tricycliques, bloqueurs de la recapture des mono-amines (amitryptiline 100 à 150 mg/j, clomipramine 100 à 150 mg/j) ont une efficacité inconstante [10, 25]. Les morphiniques et leurs dérivés (morphine, dextropropoxyphène, codéine) ont des résultats décevants [25], mais il existe des effets spinaux et supraspinaux de la morphine pouvant agir en synergie [6]. La clonidine per os est peu évaluée [11]. D’autres molécules sont actuellement en cours d’évaluation (gabapentine jusqu’à 3 600 mg/j, lamotrigine, neuroleptiques).

L’idée de traiter ces douleurs “in situ” est séduisante. L’administration de molécules par voie intrathécale est une des techniques proposées. Plusieurs travaux suggèrent l’efficacité du baclofène (agoniste GABA B) intrathécal dans le traitement des douleurs sous-lésionnelles et des douleurs de déafférentation [13, 26]. Ces résultats sont contro-versés. L’action antalgique de la clonidine par voie intrathécale a été montrée chez l’animal spinal [12] et en anesthésiologie chez l’homme, mais son efficacité chez le paraplégique n’a fait l’objet que de peu de publications [11]. Peu d’études se sont intéressées à la morphine intrathécale dans cette indication [1, 25] et son efficacité est discutée [10]. Glynn [11] souligne l’intérêt d’autres molécules comme la ketamine ou le midazolam. Les associations de plusieurs molécules ont donné des résultats intéressants  [16, 24].

4.2. Les traitements physiques

La prise en charge par des méthodes physiques de la douleur neurologique chez le blessé médullaire est peu évaluée et montre des résultats variables. Les techniques de désensibilisation sont connues depuis longtemps. Classiquement utilisées dans les atteintes neurogènes périphériques, ces techniques peuvent être tentées pour les douleurs lésionnelles. Le TENS (Transdermal ElectricoNeuronal Stimulation, courant de basse fréquence) est la technique d’électrothérapie la plus utilisée. Ses résultats sont variables [7, 15].

Ces techniques sont souvent associées aux autres types de prises en charge. Le reste des techniques antalgiques par traitements physiques (massages, ultrasons, infra-rouges, …) n’ont pas d’indication.

4.3. La prise en charge psychologique

Les douleurs neurologiques, souvent inexpliquées et mal définies pour le patient, influencent l’état thymique. Un syndrome dépressif majore souvent ces douleurs. Une prise en charge psychologique est indis-pensable.

4.4. Les traitements chirurgicaux

Les traitements neurochirurgicaux donnent des résultats intéressants [23]. Historiquement, leurs objectifs étaient d’interrompre anatomiquement par section nerveuse les voies impliquées dans la nociception. Les techniques de stimulation se sont progres-sivement développées parallèlement à la découverte des phénomènes physiologiques impliqués dans les douleurs neurologiques.

Les interventions sur les nerfs périphériques ou sur les ganglions sensitifs (thermo-coagulation) peuvent créer secondairement des douleurs de désafférentation. Elles gardent cependant des indications précises (paires crâniennes).

Au niveau médullaire, plusieurs techniques ont été proposées. La cordotomie antéro-latérale est la plus connue. Il s’agit d’interrompre la voie spino-thalamique antérieure (sensibilité extra-lemniscale) lors de son passage dans le cordon antérolatéral de la mœlle après le croisement des fibres en avant du canal de l’épendyme. Cette intervention peut se faire par voie percutanée. Les résultats sont satisfaisants pendant 6 mois à un an. Il est exceptionnel de réaliser cette technique de façon bilatérale en raison des séquelles neurologiques. La gangliotomie du ganglion spinal (racine nerveuse afférente à la mœlle) permet une diminution de la douleur dans le dermatome concerné mais entraîne des troubles de la sensibilité. Cette intervention peut se faire par voie cutanée. La rhizotomie est la section de la racine postérieure de la mœlle après le ganglion spinal. La DREZotomie (Dorsal Root Entry Zone) correspond à une section des fibres sensitives thermo-algiques au niveau de leur pénétration dans la corne postérieure de la moelle [22]. Elle donne de bons résultats (50 à 70% de patients satisfaits) sans prévenir d’éventuelles récidives [18, 19, 20, 25]. La destruction de la corne postérieure de la moelle par thermocoa-gulation utilise le même principe [18, 22]. Elle donne d’excellents résultats dans les douleurs après lésions plexiques mais aussi dans certaines douleurs lésionnelles après lésion médullaire. La myelotomie, d’indication rarissime, entraîne une section des contingents des deux voies de la sensibilité extralemniscale au niveau de leur croisement en avant du canal de l’épendyme. Les conséquences neurologiques et fonctionnelles sont majeures.

Les interventions de stimulations se sont développées secondairement ces dernières années. Leur atout majeur est leur réversibilité. La stimulation médullaire, surtout cordonale postérieure, est de coût élevé mais donne de bons résultats dans des indications précises après réalisation de tests percutanés positifs [9, 10]. La stimulation centrale des zones péri-acqueducales et thalamiques n’a été qu’exceptionnellement proposée dans cette indication [14].

5. Conclusion

Les douleurs neurologiques des blessés médullaires sont fréquentes. La préoc-cupation première est d’éliminer une cause curable. Les traitements médicamenteux sont nombreux et doivent être le plus souvent associés à un soutien psychologique. L’efficacité à long terme des traitements par voie intra-thécale reste à préciser. Les traitements chirurgicaux donnent dans des indications précises des résultats satisfaisants.


(1) Assistant - Service MPR
Centre Hospitalier Victor Dupouy - Argenteuil (95)

(2) Hôpîtal Raymond Poincaré
Garches (92)


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