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ASSOCIATION NATIONALE DES MEDECINS SPECIALISTES DE REEDUCATION
MEDECINE PHYSIQUE ET DE READAPTATION
REEDUCATION - READAPTATION - REINSERTION

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N° 60 - 3ème trimestre 2001

L'ADOLESCENT POLYTRAUMATISE GRAVE
EN MEDECINE PHYSIQUE ET DE READAPTATION

Les accidents des jeunes usagers de la route

Jean-Pascal Assailly

 

Introduction

Pour commencer,  quelques définitions. Il y a deux types d’accidents : les accidents matériels (seul le véhicule est endommagé) et les accidents corporels (1) ;

• un accident corporel de la circulation provoque au moins une victime, survient sur une voie ouverte à la circulation publique, implique au moins un véhicule.

• un accident corporel implique un certain nombre d’usagers ; parmi ces impliqués, on distingue :

Parmi les victimes, on distingue :

• Parmi les blessés, on distingue:

-les blessés graves, blessés dont l’état nécessite plus de 6 jours d’hospitalisation;

-les blessés légers, blessés dont l’état nécessite moins de 6 jours d’hospitalisation ou un soin médical.

On distinguera enfin les modes d’usage de la route : tous usagers (l’ensemble des victimes), piétons, cyclistes, cyclomotoristes, motocyclistes, conducteurs de voiture, passagers de voitures; d’autres modes existent, qui ne concernent pas ou très peu les jeunes (camionnettes, camions, transports en commun, tracteurs, voiturettes...).

Remarque méthodologique préliminaire :

Pour les statistiques concernant l’ensemble des victimes de la route, les piétons et les occupants d’automobile, nous pourrons calculer des taux de  mortalité (nombre de tués par an d’un âge donné, divisé par le nombre de sujets ayant cet âge), ou de morbidité (nombre de blessés) car chacun de nous marche ou monte dans une voiture ; par contre, ceci est moins pertinent pour les deux-roues : tout le monde ne roule pas en vélo, en cyclomoteur ou en motocyclette. En toute rigueur, il ne faudrait donc pas diviser le nombre de victimes par toute la cohorte, mais seulement par le nombre de sujets d’un âge donné qui conduisent effectivement tel ou tel deux-roues.  Or, si nous connaissons le nombre total de cyclomoteurs ou de motocyclettes en France, nous ne connaissons pas la répartition selon les âges  des utilisateurs.

1 - Tous usagers en 1999

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Deux enseignements  peuvent être tirés de ces tableaux :

1 • on voit que les enfants ne représentent pas un enjeu important de la mortalité routière (du moins un enjeu immédiat en termes de nombre annuel de tués, ils représentent par contre un enjeu important à long terme quant à la formation des attitudes et des valeurs) ;

2 • la courbe en cloche indique le surrisque très important   des adolescents et des jeunes adultes, surrisque débutant à 14 ans, âge correspondant à l’entrée dans l’adolescence   des garçons et à l’accès aux  deux-roues  motorisés ; c’est donc la période de la vie la plus vulnérable, et particulièrement les 18-19 ans, donc on peut penser que l’accès à la conduite automobile est une période très sensible de ce point de vue.

Le surrisque des jeunesquant à la mortalité routière :

Les jeunes (15-24 ans) =

13% de la population
26% des tués
31%  des blessés graves

2 - Les piétons

Chacun de nous utilise quotidiennement le moyen de déplacement le plus ancien de l’humanité... la marche. Avant l’accès aux véhicules  à moteur et après l’arrêt de la conduite automobile, la mobilité piétonne est le mode de déplacement  principal des enfants et des personnes âgées. On ne s’étonnera donc pas qu’ils constituent les deux groupes “à risque”. Les enfants n’ont pas encore les capacités perceptives, motrices et cognitives pour s’adapter à ce qu’est devenue  la circulation dans les grandes villes ; les personnes âgées ne les ont plus.

3 - Les cyclistes

Après la marche, le vélo est le premier véhicule conduit  par les jeunes. Entre 10 et 14 ans, il opère la transition entre la marche et les deux-roues à moteur. A la différence de nos voisins hollandais ou scandinaves,  le français n’est pas un forcené de la “petite reine”... Ceci aura comme conséquence un enjeu assez modeste de sécurité routière. Il génère donc peu de littérature ... citons néanmoins cette observation qui montre bien les différences dans les perceptions des risques, les pratiques et les législations : à Paris, 2% des cyclistes portent un casque, à Boston ...32% ; par contre, à Paris, 47% des cyclistes ont un éclairage en état de marche, à Boston, 15%... Comme  pour la mortalité piétonne, les 10-14 ans et les personnes âgées sont les deux groupes à risque.

4 - Les cyclomotoristes

S’il est un véhicule particulièrement associé aux “ados”, c’est bien le cyclomoteur (“la mob”...). Les courbes de mortalité et de morbidité vont évidemment refléter cet état de fait.

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On voit bien comment  il n’y a quasiment pas de tués avant 14 ans (l’âge d’accès au cyclomoteur) et après 19 ans ; il s’agit donc d’une mobilité et d’une accidentologie   très spécifiques de l’adolescence.

5 - Les motocyclistes

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Engin “mythique” et symbole de la jeunesse, la moto est plus qu’un véhicule : pour la tribu des motards, c’est un style de vie. D’un accès plus tardif que le cyclomoteur, à 16 ans pour les premières cylindrées, le risque moto concerne majoritairement les jeunes adultes, les 20-30 ans. On peut penser que le coût financier d’une moto “protège” un peu les 15-19 ans... S’ajoutant aux motards par passion, une génération plus récente a pu être constituée par une innovation réglementaire, l’équivalence du permis voiture pour les moins de 125 cm3. Les courbes de mortalité montrent clairement le surrisque des jeunes adultes.

6 - Les automobilistes

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On voit bien que si les courbes des conducteurs s’élèvent logiquement à partir de 18 ans, l’âge d’accès au permis, celles des passagers s’élévent à partir de 14 ans, donc, avant l’accès à la conduite  automobile. Ceci traduit l’influence des styles de vie des jeunes sur leur implication accidentelle, ici notamment le fait que jusqu’à 14 ans, on est généralement  passager des véhicules de ses parents, donc de conducteurs adultes moins “à risque”, et qu’à partir de 14 ans on peut devenir passager de jeunes conducteurs  plus dangereux.

Tous les pays industrialisés et motorisés ont un problème avec les jeunes conducteurs : le surrisque des 15-24 ans s’observe dans tous ces pays. Donc, la permanence du phénomène au sein de systèmes politiques, économiques, législatifs (âges d’accès, types de formation initiale, types de mesures post-permis) très différents nous incite à rechercher qu’est-ce qui est intrinsèquement liée à cette période de la vie et qui dépasse les différences culturelles (2).

Les deux facteurs classiquement invoqués sont l’âge (les caractéristiques psycho-logiques de l’adolescence et de la post-adolescence) et l’inexpérience (les jeunes ont généralement leur permis depuis peu de temps). Aujourd’hui, on s’accorde pour juger l’âge comme le facteur le plus important (par exemple, on observera un risque moins important pour un conducteur inexpérimenté de 30 ou de 40 ans).

De plus, cette thématique des rapports entre l’âge et l’inexpérience peut varier selon les âges d’accès en vigueur : dans certains états américains, l’accès à la conduite automobile se fait à 15 ans, dans d’autres à 16 ans ; on comprendra bien que nos collègues américains se posent des questions sur l’âge que nous ne posons pas en France.

 

Quelles que soient les parts respectives de l’âge et de l’inexpérience, le résultat final de l’interaction est le même dans tous les pays,  un style de conduite dangereux : des vitesses pratiquées élevées, des intervalles entre les véhicules trop réduits, des prises d’indices trop centrées sur l’environnement immédiat du véhicule, des dépassements hasardeux, une mauvaise gestion du problème de l’alcool et des drogues illicites, une absence de planification des soirées et des trajets retour, etc. Bref, comme on le voit, les facteurs de risque ne manquent pas... En effet, les études détaillées d’accidents ont conduit à un scénario de l’accident mortel des jeunes conducteurs qui est quasiment le même dans tous les pays : dans la nuit du samedi au dimanche (3), entre 1 et 6 heures du matin, trajet retour d’une sortie de week-end (discothèques, pubs, fêtes, bals,  soirées entre amis, etc.), accident à un seul véhicule impliqué, perte de contrôle en courbe, collision frontale ou latérale avec un obstacle fixe. En ce qui concerne les jeunes impliqués, on retrouve fréquemment  cinq principaux facteurs de  risque :

 

l’alcool (présent actuellement dans environ 30% des accidents mortels, chez les jeunes comme chez les adultes) ; par rapport aux années 70 et 80 où il était associé dans 40 à 50% des cas, la présence de l’alcool dans l’accident mortel a diminué, mais il reste un facteur massif de l’accident, d’ailleurs l’on connaît bien l’association de l’alcoolisation à toutes les types de sorties de fin de semaine évoquées plus haut ... (4)

 les drogues illicites, essentiellement le cannabis ; à la différence de l’alcool, ce facteur de risque est de manière prévisible plus lié à l’âge et plus caractéristique des accidents des jeunes usagers. Par exemple, dans une enquête sur route récemment effectuée au Québec, la présence de cannabis diminuait de 21% parmi les 16-19 ans à 0.5% parmi les plus de 55 ans... En ce qui concerne la prévalence des drogues illicites dans les accidents, les premières estimations commencent à être produites (France : 10% ; Grande Bretagne : 17% ; Espagne : 9% ;  Australie : 15%). Toutefois, il convient d’être prudent à propos du cannabis : s’il est la drogue illicite la plus détectée sur la route, ceci reflète le fait que les consommateurs de cannabis sont bien plus nombreux que les consommateurs d’héroïne, de cocaïne, d’amphétamines ou de L.S.D. ; un autre raison réside sans doute dans le fait qu’à l’instar de l’alcool le cannabis est plus associé aux épisodes de conduite que les drogues dites “dures” ; par exemple, il semble qu’une drogue comme l’ectasy, incontestablement plus dangereuse que le cannabis d’un point de vue de santé publique, entraîne peu d’accidents de la route consécutifs aux raves (les promoteurs de ces soirées techno où l’ectasy est la plus fréquemment consommée, sans doute parce qu’ils ne désiraient pas ajouter un problème de sécurité routière aux relations déjà difficiles qu’ils entretenaient avec les policiers, ont impulsé très précocement des actions de prévention, visant à dissocier consommation et conduite). Si le cannabis est sans doute plus présent sur la route (certains policiers parlent “d’ivresses cannabiques” les samedi soirs...), il convient d’être prudent dans l’analyse car il reste présent trois semaines dans les urines, quatre semaines dans le sang, donc les fortes prévalences observées dans les études d’accidents ne veulent pas nécessairement dire que le comportement du jeune était altéré par le cannabis au moment de l’accident (son effet n’excède pas 12 heures) ; en tout état de cause, la montée en puissance du problème des drogues illicites reflète l’augmentation contemporaine de la consommation chez les jeunes qui est notée par nos collègues épidémiologistes. Enfin, on ne doit pas oublier d’évoquer le problème des polytoxicomanies ou au moins des poly-consommations : consommations d’alcool et de cannabis sont souvent associées, avec des effets de potentialisation réciproque...

• la fatigue ; même sans un recours massif aux psychotropes, un jeune qui a passé sa nuit à danser peut tout simplement être fatigué et s’endormir au volant ; la perte de contrôle en courbe peut d’ailleurs signaler un problème de vigilance, provoqué ou non par les psychotropes. De plus, la fatigue est un problème de santé fréquent au sein de cette population : “dette” de sommeil en période d’examens pour les jeunes étudiants, équilibre loisirs-travail pour les jeunes travailleurs.

 • la sur-occupation des véhicules ; un aspect psycho-social très caractéristique des styles de vie des 15-24 ans réside dans le fait de sortir en bande, si des couples existent, ils sont encore insérés dans une bande. Il est courant de lire les lundi matin dans la presse régionale “5 jeunes se tuent en rentrant de discothèques”... La présence de passagers agit comme un double facteur de risque : un facteur quantitatif (les accidents mortels des jeunes peuvent faire 5 victimes simultanément, après le mariage, les accidents mortels des adultes 2 seulement...) ; un facteur qualitatif : les passagers peuvent distraire le conducteur, voire le pousser à prendre des risques (il ne faut pas concevoir les trajets automobiles comme des moments neutres, utilitaires, extérieurs au loisir, à la soirée : ils font partie de la fête ; dans la voiture, on parle, on rit, on chante, on boit, on fume ...).

• la vitesse ; ce dernier facteur n’est pas particulier aux accidents des jeunes, puisqu’il est un facteur général de l’insécurité routière et un facteur général de gravité (en cas de choc, la gravité des lésions augmente toujours proportionnellement à la vitesse pratiquée). On peut donc simplement dire que dans la même situation, si la voiture d’un jeune conducteur ivre ramenant quatre passagers “tapait” sur le platane à 50 km / h. au lieu de 100 km / h. ou plus (et si les passagers étaient ceinturés à l’arrière...), cet accident produirait cinq blessés légers et non pas cinq morts ...

 

Deux principaux enseignements peuvent être tirés de l’analyse de ces scénarios d’accidents mortels de jeunes :

1 • l’accident n’est pas un problème de sécurité routière au sens strict, de conduite automobile, de performance... c’est un problème de vie au sens large : le rapport au psychotropes, au danger, au groupe, la planification des soirées, etc. Le jeune qui va se tuer dans un virage sait tout aussi bien qu’un autre effectuer la manoeuvre du virage, il ne s’agit pas de lui transmettre un savoir-faire technique mais de lui apprendre à mieux gérer son style de vie, de lui apporter des aides à la décision pour mettre en oeuvre des comportements de substitution au comportement dangereux.

2 • on voit bien le décalage entre la situation de la formation initiale, les 20 heures passées à l’auto-école, et la situation accidentelle ; lors de la formation, le jeune apprend à conduire de jour, la semaine, dans les artères encombrées des agglomérations, il est sobre, il n’y a qu’une seule personne dans la voiture, le moniteur, etc. Bref, situation d’apprentissage et situation de danger sont opposées  point par point... On peut donc penser que nous sommes confrontés à une carence de notre formation initiale car certains contenus protecteurs ne peuvent être transmis lors de cette formation du fait du décalage (on peut supposer aisément que le jeune ne parle pas à son moniteur de ses problèmes d’alcool ou de drogues illicites par exemple...). Par ailleurs, le secteur des auto-écoles est un secteur qui a trop de problèmes à gérer (précarité économique, formation des formateurs) pour pouvoir assumer seul la prise en charge de ce problème...

Il va donc s’agir de trouver d’autres interfaces entre le jeune et le danger, avant et après le permis.


Chargé de recherches à l’INRETS (Institut National de Recherches sur les transports et leur sécurité)

94 Arcueil


Bibliographie

Assailly, JP La mortalité des jeunes, Que sais je ?, PUF, Paris, Juillet 2001.

Assailly, JP,  Les jeunes et le risque, Vigot, Paris, 1997.


 Notes :

1 - on comprendra aisément  que l’enjeu des accidents corporels étant beaucoup plus important pour la santé publique, la grande majorité des travaux en sécurité routière se soient centrés sur ceux-ci ; les accidents matériels sont sans doute beaucoup plus nombreux ...

2 - ce qui ne veut pas dire que celles-ci n’existent pas : à nombre égal  d’individus et de voitures, les jeunes anglais “se débrouillent” pour ne produire que la moitié des décès des jeunes français...

3 - 58% des 18-24 ans sont tués la nuit contre 43% pour les autres conducteurs, 44% des 18-24 ans sont tués le week-end contre 35% pour les autres conducteurs

4 - l’alcool n’est d’ailleurs pas uniquement associé aux accidents de la route chez les jeunes; on le trouve fortement corrélé également aux accidents domestiques, aux accidents du travail, aux rixes, etc. L’association entre alcool et mortalité accidentelle (hors accident de la route) est moins forte chez les adultes, ce qui indique la vulnérabilité des jeunes dans ce domaine.


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Novembre 2001

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