LES ACCIDENTS DES MANIPULATIONS VERTÉBRALES CERVICALES
Les manipulations vertébrales se distinguent des autres thérapies manuelles (massages, mobilisations, techni-ques neuro-musculaires) par limpulsion manipulative qui entraîne les surfaces articulaires au-delà de leurs jeux physiologiques habituels. Les techniques habituellement utilisées en France sont ostéopathiques, à bras de levier long.
Les manipulations cervicales ont fait la preuve de leur efficacité dans les céphalées dorigine cervicale, les cervicalgies subaiguës et chroniques (21). Toutefois, le bénéfice obtenu est à court terme et la signification statistique des résultats reste "limite" et à confirmer.
Le risque daccidents graves après manipulations cervicales est extrêmement réduit mais réel. Ils peuvent remettre en cause la pratique de ce type de thérapeutique dans la mesure où le rapport bénéfice/risque est discuté.
Les accidents après M.C. rapportés dans la littérature médicale scientifique peuvent être estimés actuellement aux alentours de 200. Ainsi, Acker cité par Gross et coll. (6) recense 134 accidents publiés dans la littérature anglo-saxonne.
Assendelft et coll. en trouvent 182 (1) jusquen 1993 inclus. Enfin, Hurwitz (10) rapporte 118 publications anglo-saxonnes daccident vertébro-basilaire entre 1966 et 1996.
La plupart des accidents après M.C. sont dordre vasculaire. Le plus souvent il sagit daccidents dans le territoire vertébro-basilaire (AVB) : 165 observations ont été rapportées. 13 accidents cérébraux dans dautres territoires ont été également décrits. Enfin, 4 hernies cervicales devenues symptomatiques sont citées.
Les accidents ostéo-articulaires, sans signe neurologique, les fractures, luxations, entorses, les incidents font plus volontiers lobjet de déclarations auprès des assurances que de publications (11, 18).
Complications neurologiques après manipulations cervicales
Les données de la littérature permettent de dégager quelques éléments concernant ce type daccidents.
Motifs de consultation
La plupart des patients consultent pour une douleur et/ou une raideur de nuque. Il faut toutefois souligner que dans certains cas le diagnostic nest pas connu, que le patient est asymptomatique ou que lindication de la manipulation cervicale est fantaisiste (rhume des foins ).
Praticien responsable
Pour Assendelft (1), 92 des 165 AVB (56 %) sont survenus après des M.C. réalisées par des chiropracteurs, 15 par des "Medical doctor", 8 par des "Doctor of osteopathy", 6 par des kinés, 10 par dautres personnes et 34 observations ne sont pas détaillées. Sur les 13 accidents vasculaires non vertébro-basilaires, 9 sont survenus après chiropractie.
Hurwitz et coll. dans leur série plus courte (118 cas), mais regroupant vraisemblablement les mêmes patients, constatent que 73 % des accidents surviennent après M.C. effectuées par des chiropracteurs, 7 % par des ostéopathes, 4 % par des "Medical doctor" et 16 % par dautres personnes.
Type de manipulation en cause
Dans 55 observations publiées, le type de M.C. est décrit. La manoeuvre responsable de laccident sest faite en rotation dans 82 % des cas (10).
Patients
Lâge moyen est de 38 ans ;
sexe : 84 femmes, 67 hommes.
Type de complication
Mode dinstallation
Evolution
Syndrome de Wallenberg : 25 % des AVB
Infarctus cérébelleux ou cérébral : 46 %
Dissection ou spasme de lartère vertébrale : 19,5 %
Locked-in syndrome : 3 %
Les premiers symptômes de linsuffisance vertébro-basilaire sont apparus pendant la manoeuvre manipulative ou immédiatement après la manipulation (quelques secondes) dans 69,5 % des cas. Dans 30 % des cas, les patients sont devenus symptomatiques 24 heures ou plus après la manipulation.
Les 165 AVB ont évolué de la façon suivante : décès 29,
séquelles neurologiques définitives 86, guérison 44,
inconnue 6.
Les décès et séquelles neurologiques graves auraient vraisemblablement pu être prévenus par un diagnostic précoce de lAVB (20).
Discussion
Fréquence des accidents après manipulations cervicales
Lincertitude est grande en ce qui concerne, dune part, le nombre de manipulations effectuées par les médecins et par les illégaux et, dautre part, le nombre daccidents réels : en effet, ceux-ci sont très sûrement supérieurs aux cas publiés. Robertson (17) estime, en 1981, que 360 cas dAVB post-manipulatifs nont pas été rapportés. Shekelle (19) en 1991, estime quaux USA, 1/10e des accidents sont publiés. La publication de Lee (13) confirme cette impression.
Lecocq et Vautravers (11, 12) ont tenté destimer la fréquence des accidents post-manipulatifs en France. Daprès les données syndicales et celles des différents annuaires existants, 1 000 à 3 000 personnes pratiquent 5 à 15 manipulations par jour. Ainsi, lestimation minimale du nombre de manipulations effectuées (500 médecins et 500 illégaux effectuant 5 manipulations/jour, 5 jours/semaine, 45 semaines/an) est de 1 million de manipulations vertébrales par an. Lestimation maximale (1 500 médecins, 1 500 illégaux pratiquant 15 manipulations/jour, 250 jours/an) est de 11 millions de manipulations vertébrales/an. Les manipulations cervicales représentant au moins la moitié des manipulations vertébrales réalisées, celles-ci ont été estimées par les auteurs à 5 millions de manipulations cervicales par an en France. Lanalyse de la littérature médicale faisant ressortir 1 accident vasculaire post-manipulatif par an, la fréquence de ceux-ci a été ainsi estimée à 1 ACCIDENT (publié) POUR 5 MILLIONS DE M.C.
Dans la littérature, les données sont éparses :
Haynes(8) constate moins de 5 accidents pour 100 000 M.C. Michaeli(15) rapporte 1 AVB pour 228 050 M.C. Gutmann(7) estime de 2 à 3 le nombre dAVB pour 1 million de M.C. Handerson et Cassidy (9) font une estimation de 1 accident pour 1 million de M.C. Dvorak (4) ne constate, en Suisse, aucune complication neurologique grave dans la pratique de 460 spécialistes ayant effectué 150 000 manipulations, dans une période donnée. Il estime le risque à un accident grave pour 400 000 à 1 million de M.C.
Très intéressantes sont les données canadiennes, très précises puisque le nombre dactes manipulatifs des chiropracteurs est plus précisément connu en raison dun système dassurance obligatoire de ces praticiens. Ainsi, en 5 ans, 13 AVB ont été rapportés. Ceci permet à Carey (3) destimer la fréquence des accidents à 1 pour 3,85 millions de M.C. en 5 ans. Si la définition des manipulations est plus large, il estime à 1 accident pour 2 millions de M.C. Shekelle (19), tous accidents chiropractiques confondus, estime la fréquence des accidents à 1 pour 1 million de M.C. Les complications graves sont de 6 pour 10 millions de manipulations, les décès sont inférieurs à 3 pour 10 millions de manipulations.
Ainsi, sil est possible de donner une estimation de la fréquence, celle-ci se situe vraisemblablement aux alentours d1 accident pour 1 million de M.C.
Rapport risque/bénéfice
Il faut certes évaluer la fréquence des accidents après M.C., mais il serait intéressant de mieux apprécier le ratio risque/bénéfice des manipulations. Dans ce domaine, Powell (16), neurochirurgien, ainsi que Barr (2), pensent que ce ratio est acceptable pour la lombalgie aiguë et quil ne lest pas au niveau cervical. Lee et coll. (13) confirment cette nécessaire grande prudence dans le domaine cervical ; ces auteurs ont interrogé par questionnaire 486 neurologues californiens. 177 dentre eux, soit le 1/3, ont répondu avoir constaté dans les deux années précédentes (1990-91) 91 accidents survenus dans les 24 heures suivant une manipulation chiropractique. Il sagissait de 56 AVC (53 AVB), 13 myélopathies et 22 radiculopathies ! Certes, les biais méthodologiques de cette étude sont réels (biais de sélection, absence dinformation sur létat antérieur des patients, sur la raison de la manipulation, sur la technique employée...). Il nen demeure pas moins quelle montre que le nombre daccidents post-manipulatifs paraît largement sous-estimé.
A lopposé, il faut rappeler que les autres traitements utilisés dans les cervicalgies sont également responsables de nombreux accidents ; ainsi, les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) sont responsables de 3,2 accidents (hémorragie, perforation, ulcère, décès) pour 1 000 patients de moins de 65 ans et de 0,39 accidents pour 1 000 patients de plus de 65 ans. Tous âges confondus, les AINS déclenchent un accident grave pour 1 000 patients (5).
Il faut souligner que la chirurgie cervicale est responsable, également, dun grand nombre daccidents neurologiques et de décès (10).
Facteurs prédisposants
Les accidents vertébro-basilaires post-manipulatifs, accidents les plus fréquents, surviennent plutôt chez le sujet jeune, de sexe féminin, sans antécédent particulier.
Larthrose, en particulier, naugmenterait pas le risque. Laccident survient souvent lors dactes manipulatifs où existe une importante composante rotatoire, qui met directement en tension lartère vertébrale. Dans les accidents rapportés dans la littérature médicale, la manipulation est le plus souvent chiroprac-tique sans que lon puisse affirmer actuellement que la spécificité de ce type de techniques soit la cause de laccident. Lors des tests vasculaires proposés pour dépister une IVB, le "thrust" ne peut être reproduit et il existe par ailleurs des faux négatifs. Les accidents vertébro-basilaires peuvent ainsi être parfaitement imprévisibles, alors que les accidents vasculaires non vertébro-basilaires, ainsi que les autres accidents cervicaux, sont le plus souvent liés à une négligence ou à la méconnaissance dun état antérieur, au non respect dune contre-indication (1).
Les accidents post-manipulatifs étant imprévisibles, le principe de précaution commande de diminuer le recours aux manipulations cervicales.
Dans ce but, la Société Française de Médecine Manuelle Orthopédique et Ostéopathique a émis 5 recommandations (14, 22) :
1ère recommandation : linterrogatoire pré-manipulatif doit senquérir de manifestations indésirables (vertiges, état nauséeux...) ayant suivi une éventuelle première manipulation et ayant régressé spontanément. Cette constatation pouvant témoigner dun accident ischémique de très petite taille, voire dun simple spasme vasculaire, doit avoir une valeur dalerte et contre-indiquer formellement toute manipulation cervicale.
2ème recommandation : lexamen clinique et neurologique est indispensable avant tout acte manipulatif cervical afin déliminer, entre autres, un accident vertébro-basilaire ischémique en voie de constitution, pouvant se révéler par des cervicalgies entraînant la consultation.
3ème recommandation : les indications des manipulations cervicales ainsi que les contre-indications techniques et médicales, relatives et absolues, doivent être impérativement respectées.
4ème recommandation : le médecin manipulateur, diplômé, doit être techniquement très compétent. Un an dexercice continu des techniques manipulatives après lacquisition du diplôme universitaire paraît un minimum indispensable.
5ème recommandation : au cours de la première consultation, il nest pas recommandé de recourir aux manipulations cervicales. Les traitements médicamenteux classiques ainsi que les traitements manuels dépourvus de danger doivent être privilégiés. Ce nest quen cas déchec, après évaluation lors dune deuxième consultation, quune manipulation cervicale peut être pratiquée ; la préférence doit être donnée aux manuvres limitant au maximum la rotation. La manuvre doit être faite avec beaucoup de douceur et précédée de tests pré-manipulatifs comportant une mise en tension cervicale préalable.
Il est, enfin, indispensable et obligatoire dexpliquer et dinformer le patient sur les manipulations cervicales et leurs risques. La possibilité de vertiges et de maux de tête après le traitement doit entraîner un contact immédiat avec le médecin.
Conclusion
Le risque daccidents après manipulations cervicales est extrêmement faible. Toutefois, la gravité de ceux-ci et les séquelles neurologiques doivent faire réserver ce type de thérapeutiques à des indications très précises relevant de médecins praticiens chevronnés, seuls en mesure den poser les indications et den respecter les multiples contre-indications en fonction de lanamnèse et de lexamen.
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Pr Philippe VAUTRAVERS,
Dr Jehan LECOCQ,
Dr Marie-Eve ISNER-HOROBETI
Service de Médecine Physique et de Réadaptation
C.H.U. Strasbourg
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