EXAMEN CLINIQUE DU RACHIS CERVICAL
Comme dans la plupart des syndromes douloureux vertébraux, linterrogatoire doit être considéré comme un temps majeur de lexamen dun cervicalgique. Lexamen physique lui fait suite, évaluant les structures vertébrales, musculaires, nerveuses et cutanées. Limagerie est utile, mais rarement déterminante.
I Linterrogatoire
On note la topographie de la douleur, ses caractéristiques déclenchantes et aggravantes, son ancienneté enfin, sans omettre de vérifier labsence délément dalarme évoquant une affection non commune.
1 - La topographie de la douleur
La topographie de la cervicalgie
La plupart des douleurs cervicales sont ressenties derrière le cou, à sa partie basse ou haute, parfois sur toute sa hauteur. Certaines ont une topographie plus latérale. Une douleur antérieure nest pratiquement jamais dorigine vertébrale.
La topographie des irradiations
Les irradiations doivent être désignées par le patient avec le doigt. Elles peuvent se faire vers le dos entre les omoplates, ou vers lépaule, en général à sa partie postérieure. Les irradiations vers le haut, rares en matière de douleurs vertébrales, sont ici assez fréquentes, vers la tête. La topographie dune éventuelle névralgie cervico brachiale est aisée à reconnaître, la douleur passant derrière lépaule et descendant le long du bras pour gagner le pouce et lindex (C6), le majeur (C7), ou les deux derniers doigts (C8). Dans dautres cas, la douleur est plus diffuse, bilatérale, couvrant les épaules, les trapèzes, les épaules et le haut du dos. Il est bon de consigner tous ces renseignements sur un schéma qui servira de repère pour lévolution.
2 Les caractéristiques déclenchantes et aggravantes
Les causes sont nombreuses. Certaines sont brutales tels un accident de voiture avec coup du lapin, une chute ; dautres sont liées à des contraintes exagérées: port dun objet lourd sur la tête, travail manuel inhabituel impliquant la ceinture scapulaire, posture combinant hyperextension et rotation (peindre un plafond, dormir sur le ventre...); dautres enfin proviennent de la répétition quotidienne de postures légèrement décentrées (plan de travail mal organisé, écran dordinateur ou de télévision pas en face du regard, dentistes, coiffeurs...). Il peut aussi sagir de douleurs apparues un matin au réveil, ou de façon progressive, sans cause bien évidente. Au cours dune crise, certains mouvements sont susceptibles de redéclencher ou daggraver la douleur: mouvements du cou, gestes combinés du membre supérieur et de lépaule, maintien dune position soutenue qui requiert une immobilité de la tête donc une fatigue des muscles du cou (conduite automobile, travail sur écran...), ou encore dormir dans une certaine position. La capacité du patient à reproduire sa douleur est un signe dorganicité certain. Certaines douleurs cervicales communes peuvent parfois connaître une recrudescence nocturne (en particulier les poussées inflammatoires), mais il sagit aussi dun signe d alerte qui doit faire évoquer des diagnostics plus sévères (cf infra). A linverse, il est intéressant de senquérir de leffet des anti-inflammatoires pris antérieurement. Leur efficacité témoigne dune composante inflammatoire. Les causes dites psychologiques ne doivent pas être négligées. Les douleurs non liées à létat vertébral sont permanentes et diffuses. Plus communément, la fatigue et surtout le stress (mot plus agréable à entendre que dépression) sont des facteurs daggravation quil convient de rechercher à linterrogatoire. Il est bon de demander si le patient voit un lien direct entre ce stress et sa douleur.
3 - Recherche déléments dalarme évoquant une affection non commune
On considère comme signe dalerte la présence dune atteinte de létat général, de fièvre ou dune aggravation progressive de la douleur, en particulier radiculaire, rebelle à tout traitement. Une toux, une hémoptysie doivent faire évoquer une tumeur de lapex pulmonaire (Syndrome de Pancoast et Tobias). Limmuno-dépression, des antécédents de tumeur ou dinfection systémique sont aussi des signes dalarme. Une douleur nocturne est un signe classique de douleur "grave" mais elle se rencontre beaucoup plus souvent en cas de pathologie commune.
2 Examen physique du rachis cervical
1 - Examen de la mobilité
Lexamen de la mobilité cervicale globale doit se faire sur un patient assis, en donnant, en fin de mouvement dans chaque direction une petite poussée supplémentaire de façon à forcer très légèrement sur le cou. On étudie la flexion-extension, les rotations et les latéro-flexions, à la recherche dune diminution de mobilité et dune douleur. Dans certains cas (douleurs hautes, céphalées), il est bon détudier spécifiquement la mobilité cervicale supérieure. La rotation C1-C2 sapprécie en demandant au patient de fléchir le cou au maximum et en lui faisant faire "non" avec la tête. Les résultats de cet examen peuvent être rapportés sur un schéma en étoile (R Maigne) dont les branches correspondent chacune à une direction de mouvement. Si une direction est douloureuse, on barre la branche correspondante dun, deux ou trois traits, en fonction de lintensité de la douleur (Fig. 1).
Les cervicalgies communes saccompagnent souvent dun discret déficit de mobilité vers la droite ou vers la gauche. Les douleurs aiguës sont beaucoup plus limitées. Les limitations bilatérales et peu ou pas douloureuses sont liées à larthrose. Une douleur radiculaire reproduite par lextension cervicale évoque une sténose foraminale.
2 - Palpation du rachis cervical
Le patient doit être allongé sur le dos, bien relâché, le cou posé sur un coussin. Lexaminateur est assis à sa tête et la saisit de ses deux mains en positionnant le cou en flexion plus ou moins accentuée (Fig. 2). Pour dégager la partie inférieure, il peut être nécessaire daccentuer la flexion de la charnière cervico-thoracique. Les principaux repères osseux sont lépineuse de C7 à la base du cou et celle de C2 en haut, toutes deux volumineuses. La transverse de C1 peut être palpée en arrière de la branche montante de la mandibule, juste en avant du corps du muscle sterno cléido mastoidien. Ce sont les articulations zygapophysaires que lon palpe, à laide du médius tendu, à un cm de la ligne des épineuses en commençant par le bas et en remontant progressivement. La pulpe du doigt vient se placer en regard des massifs articulaires postérieurs et les examine à laide de petits mouvements de pression-friction. En haut, la plus haute articulation que lon puise palper est C2-C3. Cl-C2 est trop profonde pour être palpée directement. La palpation appuyée permet souvent de reproduire la douleur du patient. La palpation doit être bilatérale et comparative. Elle permet souvent de mettre en évidence une douleur à la pression, unilatérale et bien localisée sur un étage donné, témoignant dune souffrance segmentaire. Les segments les plus souvent sensibles en cas de douleur cervicale sont C5-C6 et C2-C3. Le rachis cervical moyen est moins souvent concerné. Cependant, la palpation du rachis est souvent gênée par linterposition des muscles paravertébraux, très souvent sensibles en cas de cervicalgie. On peut diminuer cette sensibilité en fléchissant davantage le cou, mais on ne peut la supprimer totalement.
3 Palpation des muscles : recherche de cordons myalgiques
Les muscles jouent un rôle important en cas de cervicalgie. Quatre dentre eux doivent être examinés avec attention en raison de leur fréquente implication dans la douleur : le trapèze, le semi spinalis (ancien complexus), le levator scapulae (ancien angulaire de lomoplate) et le splenius cervicis. Plus que le niveau de sensibilité, cest la différence de sensibilité entre les côtés droits et gauches qui doit être prise en considération.
1 - Rappel
La palpation musculaire peut révéler trois types danomalies : des cordons myalgiques, des points-gâchette et des douleurs dinsertion. Les deux premiers désignent, sous deux noms différents, un phénomène similaire (la présence de zones douloureuses au sein de certains muscles). La différence vient des mécanismes physiopathologiques proposés pour les expliquer.
Les cordons myalgiques sont définis par la présence, au sein du corps charnu, dun ou plusieurs faisceaux de fibres musculaires qui sont tendus et sensibles à la palpation, contrairement aux zones adjacentes et au côté opposé. La palpation doit se faire perpendiculairement à la direction des fibres avec le bout des doigts recourbés en crochet. Ces cordons roulent sous le doigt qui les palpe. En général, au centre du cordon siège un point plus particulièrement sensible. Pour R. Maigne, ils sont la conséquence à distance dune souffrance vertébrale segmentaire de même niveau métamérique. Cest le syndrome téno-cellulo-myalgique. On peut donc trouver des cordons myalgiques dans un ou plusieurs muscles qui appartiennent au même métamère. Ils peuvent ne pas être douloureux spontanément mais seulement lorsquon les palpe. A lopposé, ils peuvent être source de douleurs qui ne partent pas de la colonne mais du muscle lui-même.
Les points-gâchette sont définis comme apparaissant à la suite dune sur-utilisation du muscle quelle quen soit la cause (souvent posturale), indépendamment de toute dysfonction vertébrale segmentaire. Cest la théorie de Travell et Simons. La pression sur eux doit reproduire la douleur du patient et sa projection à distance. La technique de palpation est identique à celle des cordons myalgiques. Ni les cordons myalgiques ni les points-gâchette ne doivent être confondus avec une sensibilité musculaire diffuse, telle quon la trouve dans la fibromyalgie ou dans certains syndromes dépressifs avec douleur chronique.
Les douleurs dinsertion ne sont pas des douleurs tendineuses, car elles concernent des muscles dont les fibres charnues sattachent directement sur los, sans intermédiaire tendineux. Elles pourraient correspondre à une hypersensibilité périostée. Ces douleurs dinsertion peuvent aussi sintégrer dans le cadre dun syndrome téno-cellulo-myalgique.
2 - Palpation des muscles cervicaux
Palpation du trapèze. La palpation se fait sur un patient assis, tête légèrement penchée en avant. Le trapèze est souvent le siège de cordons myalgiques douloureux à la pression (qui renvoient à une souffrance cervicale de niveau C2, puisque le trapèze reçoit un contingent de cette racine via le nerf spinal), ou de points-gâchette.
Palpation du semis pinalis. Le volumineux corps charnu du semis pinalis nest recouvert que par la mince nappe du trapèze et des splenius (s. capitis et s. cervicis). Il est donc aisément palpable sur un cou bien relâché, le patient pouvant être assis ou allongé sur le dos. Comme le trapèze, il peut être le siège de cordons myalgiques ou de points-gâchette. Ces points peuvent aussi être présents dans les petits muscles cervicaux supérieurs (Fig. 3).
Le levator scapulae. Assez souvent, linsertion du muscle levator scapulae sur langle supéro-interne de lomoplate est très sensible à la palpation. Le corps du muscle lui-même peut être plus rarement le siège de cordons myalgiques. La palpation se fait sur un patient assis, épaules tombantes (Fig. 4).
Le splenius cervicis. Le splenius cervicis sinsère sur la face latérale de lépineuse de T4 et sur les ligaments interépineux adjacents. La palpation de cette insertion est souvent sensible chez le cervicalgique. Comme pour le levator scapulae, elle se fait sur un patient assis, tronc légèrement penché en avant, les épaules tombantes pour accentuer la cyphose thoracique. Le doigt palpateur exerce sa pression en direction oblique, vers la face latérale des épineuses, et non pas darrière en avant (Fig. 5).
4 Examen des plans cutanés : la cellulalgie
Lorsque le patient se plaint de cervicalgies à irradiations occipitales ou céphaliques, on examine les plans cutanés des dermatomes C2 et C3 (manuvre de la friction) et de la région sus-orbitaire (pincer rouler du sourcil). Lorsquil sagit dune cervicalgie à irradiation basse, cest la fosse sous-épineuse quil faut explorer : elle correspond aux dermatomes de (T1), T2 et T3 (fig.6)
5 Examen neurologique
Lexamen neurologique de base pour un patient cervicalgique doit comporter létude des quatres réflexes du membre supérieur: bicipital (C5), stylo-radial (C6), tricipital (C7) et cubito-pronateur (C8). En cas de radiculagie cervicale, on apprécie la sensibilité de la pulpe des doigts (C6 : pouce et index, C7 : médius, C8 : petit doigt) ainsi que la force musculaire du biceps (C6), triceps (C7) et des muscles intrinsèques de la main (C8).
Cet examen présente un double intérêt : il permet de dépister la présence dune tumeur médullaire par une asymétrie des réflexes aux membres supérieurs, ou un syndrome canalaire de type cubital au coude ou médian au poignet. Dautre part, il permet devant une cervicalgie installée depuis 24 à 48 heures de rechercher une dissection de lartère vertébrale, qui se manifeste bien souvent par des cervicalgies latérales.
Conclusion
Lexamen clinique du rachis cervical permet avant même de pratiquer déventuels examens complémentaires, de se faire une bonne idée de lorigine des troubles. Linterrogatoire en reste la partie essentielle. Enfin, nous navons pu traiter, dans ce court article un élément important, à savoir le bilan psychologique, le stress, la fatigue nerveuse et la dépression jouant un rôle important dans nombre de douleurs cervicales.
Dr Jean-Yves MAIGNE
Service de Médecine Physique
Hôtel-Dieu de Paris
Copyright ANMSR / 03/04/2000
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