REINSERTION SOCIALE ET PROFESSIONNELLE
DES SCLEROSES EN PLAQUES
Dr Jean-Luc LE GUIET (1) Philippe GALLIEN (2) Dr Gérard LE CLAIRE (1) Pr Régine BRISSOT (2) Dr Jacques LION (1)
La sclérose en plaques (SEP) est la plus fréquente des maladies neurologiques évolutives en France. Aujourdhui 50 000 patients sont atteints par cette affection.
Par son âge de survenue entre 20 et 40 ans (âge moyen du diagnostic 31 ans), la sclérose en plaques avec 1 500 nouveaux cas par an (15 à 20 % des formes resteraient bénignes) constitue une des causes principales dinvalidité neurologique de ladulte jeune et conduit très souvent à une perte de lemploi quelques années seulement après le diagnostic, à lâge moyen de la vie où le travail est souvent considéré non seulement comme nécessaire pour subvenir à ses besoins mais aussi utile à lintégration sociale.
Parallèlement, la durée de la maladie, dont lévolution se fait le plus souvent sur des dizaines dannées, engendrera des difficultés familiales et sociales communes à tous les handicaps, mais qui semblent ici particulières en raison de lévolutivité de la maladie et de son polymorphisme clinique.
Le vécu du handicap dans ses multiples désavantages et les troubles spécifiques de cette affection sont ici rapportés à travers la qualité de vie des patients.
Qualité de vie des patients atteints de sclérose en plaques
La qualité de vie recouvre trois grands domaines : physique, psychologique et social. Ces trois domaines sont fortement intriqués, lintégration sociale est souvent dépendante du handicap physique et du retentissement psychologique de la maladie.
Lappréciation du retentissement de la maladie pour le patient est parfois difficile. Ainsi, une étude récente du GERHSEP a pu mettre en évidence la distorsion existant entre patients et neurologues concernant leur vécu de la maladie ( 1) . Il est apparu que le neurologue sous-estimait latteinte de la qualité de vie de ces patients, de même que limportance pour ceux-ci de la fatigue, des troubles de la mémoire, et des troubles sexuels. Ceci pose donc le problème du choix des critères dévaluation. Doit-on utiliser des échelles de mesure de la qualité de vie comme la MOS SF 36, ou bien des échelle de mesure de handicap comme la MIF. La notion de qualité de vie est donc sous-tendue par celle de lexpression clinique de laffection.
La SEP se caractérise par la diversité de ses symptômes dun patient à lautre. Au premier rang des symptômes, se trouve la fatigue. Comme nous lavons vu, elle est souvent sous-estimée par le neurologue et incomprise par lentourage socio-familial. La prévalence est difficile à préciser en raison de labsence de consensus sur la définition précise de la fatigue et de son caractère éminemment subjectif. Des études ont montré une fréquence variant de 50 à 90 %. Parmi les symptômes subjectifs, cest celui qui est le plus souvent rapporté par les patients. Pour 40% des patients de Murray, elle représente leur gêne la plus importante (29,41).
Les mécanismes de la fatigue dans la sclérose en plaques ne sont pas encore bien connus. Les hypothèses sont très nombreuses, suggérant la responsabilité des troubles de conduction nerveuse, des perturbations immunes avec libération de cytokines, des troubles du métabolisme oxydatif musculaire lié au déconditionnement physique et des facteurs psychologiques. Le recrutement insuffisant des motoneurones alpha des voies cortico-spinales lésées semble jouer un rôle déterminant dans la fatigue dorigine centrale, mais cette hypothèse classique ne semble pas avoir un rôle majeur. Shean et al. viennent de montrer récemment que le bloc de conduction fréquence-dépendant intervient peu dans la fatigue observée chez les patients SEP, suggérant que lorigine de la fatigue est vraisemblablement en amont des voies motrices principales. Lorigine périphérique fait intervenir le décondition-nement musculaire lié à la non utilisation musculaire (18,36,37).
Les troubles cognitifs sont également présents dans 40 à 60 % des patients, avec une importance variable en fonction du type évolutif, latteinte semblant plus importante dans les atteintes progressives. Aucune relation directe avec le handicap physique nest retrouvée. Les atteintes les plus fréquentes concernent la mémoire, les fonctions exécutives et lattention (30,31,32 ).
La douleur est une manifestation fréquente avec une prévalence de 50 %. Elle est un facteur de surinvalidation, darrêt de travail, daltération du sommeil et de lactivité physique, et augmente le risque suicidaire. Dans la moitié des cas, la douleur est de type neurogène ; 20 % des patients présentent des symptômes douloureux dès le début de la maladie. Une analyse précise doit permettre la mise en place dun traitement adapté (7,17,28,38,40).
Le Guiet a bien souligné limportance des troubles urinaires sur la qualité de vie des patients. Pour 75 % des patients, les troubles urinaires constituaient une contrainte dans la vie quotidienne, et dans 56% pour leur entourage proche : 60 % des patients réduisaient leurs sorties à lextérieur du fait de ces troubles (22).
Des troubles urinaires isolés peuvent être un mode dentrée dans la maladie. Lexpression des troubles vésico-sphinctériens est variable, pouvant évoluer dans le temps. Impériosité, pollakiurie et incontinence sont présentes dans plus de 70 % des cas. Lincontinence est le plus souvent liée à une impériosité, mais non rarement mixte (impériosité et effort). La dysurie, limpression de ne pas vider sa vessie sont plus variables. Lincontinence est plus fréquente chez la femme (2,5,12,13,22).
Si les troubles urinaires sont bien connus, les troubles du transit intestinal et ceux de la sexualité sont souvent sous-estimés, bien que fréquemment associés aux précédents.
La constipation est présente dans plus de 50 % des cas, lincontinence anale est plus rare, souvent associée à une impériosité fécale. Sur une population de 77 patients, Chia retrouve ainsi une incontinence dans 50 % des cas, occasionnelle pour les 2/3 des patients (9,14,39).
Les troubles de la sexualité concernent 70 % des patients des études récentes ; cette fréquence dans une population jeune est loin dêtre négligeable. Aux troubles organiques de type dysérection, atteinte de la sensibilité locale, trouble de la lubrification vaginale, sajoutent la perturbation de limage corporelle, consécutive à latteinte neuro-logique générale et son retentissement dans la relation affective de lindividu. La banalisation de troubles sexuels par le patient, le manque de communication au sein du couple vont contribuer à aggraver la vie sexuelle du patient et à altérer sa qualité de vie. A lintérieur du couple, il est important de veiller à ce que le conjoint ne se transforme pas en soignant (8).
Le retentissement de ces différents troubles induit un syndrome dépressif, retrouvé dans 24 à 54 % des patients, soit 2 à 3 fois plus que dans la population générale. Ce syndrome dépressif sexprime le plus souvent par une instabilité, une inquiétude, un découra-gement, une agitation. Le risque de suicide selon Sadwnick est multiplié par 7 et demi par rapport à la population générale (4, 35).
Réinsertion professionnelle
La réinsertion professionnelle des patients sclérosés en plaques a fait lobjet de peu de publications avec des travaux portant sur des populations le plus souvent de composition inhomogène ; non repré-sentative de la population générale : peu de suivi de cohorte, biais de sélection en fonction du recrutement, (par exemple, le milieu de la rééducation nest pas représentatif) description trop sommaire des conditions de travail ; prise en compte inconstante des sujets non insérés avant leur maladie (chômeurs, étudiants )
Au vu de ces problèmes méthodologiques, il ne saurait donc exister en la matière, de chiffres définitifs. Il nen reste pas moins que certaines idées fortes se dégagent des études rapportées ici.
Données statistiques - Données quantitatives
Dans 2 études prospectives, GRONNING et MITCHELL, montrent que la moitié des patients sclérosés en plaques ont perdu leur emploi entre 10 et 15 ans après le début de la maladie pour des raisons liées à celle-ci (15,27).
Cette fragilité dans lemploi est également retrouvée par dautres auteurs. Pour LAROCCA, dans une étude en cross over, 80 % des patients sclérosés en plaques sont sans emploi et la perte de profession surviendrait de manière très précoce, 9 ans après le diagnostic initial. KORNBLITH partage le même constat et précise que 1 patient sur 4, exerçant un emploi au début de laffection, travaille encore 17 ans après le début de la maladie. MILLET, dans une série réalisée en service de Rééducation Neurologique Adultes, montre que seulement 11 % des patients restent employés dans les 10 premières années dévolution. LE GUIET, dans une série équivalente, évoque une perte demploi survenant 6,2 années après le diagnostic, soit à un âge moyen de 38 ans (20,21,22,25).
Données qualitatives - Niveau demploi :
Ce critère a été rarement étudié. FILLION et MARTEAU dans létude de la LFSEP en font mention dans une étude contrôlée de 405 patients atteints de sclérose en plaques, appariés à 405 témoins selon le sexe, lâge et le poste de travail. Les auteurs rapportent un déclassement professionnel avec diminution des responsabilités dans plus dun tiers des cas. La maladie semble, de plus, être un frein à lévolution du malade dans lentreprise avec des différences significatives dans laccès aux promotions, ou à la formation professionnelle entre malades et témoins (11,24).
Arrêts de travail (absentéisme) :
Dans cette même étude, les auteurs rapportent que le nombre de jours darrêt de travail induit par la sclérose en plaques elle-même, est en moyenne de 30 jours par an ; que les formes ayant un handicap supérieur à 5 sarrêtent plus souvent que les autres, que les deux facteurs qui entraînent des arrêts de travail sont la fatigue et la difficulté à rester debout (11,24).
Parallèlement, le nombre de journées darrêt de travail pour des maladies générales nest pas statistiquement plus élevé que chez les témoins (10 jours pour les SEP comparés à 8 pour les témoins). Les patients sclérosés en plaques ne présentent pas non plus de risques plus importants daccident du travail (11).
Facteurs Déterminants de la Réinsertion Professionnelle
Seulement 20 à 30% des personnes atteintes de scléroses en plaques, tous stades confondus, conservent un emploi ; la grande majorité cessant de travailler quelques années seulement après le diagnostic. Or, on sait que 15 à 20% des SEP restent définitivement bénignes et que dans 50% des cas, le handicap fonctionnel permanent napparaît que 10 ans après la première poussée.
Pour ROZIN, 47% des patients SEP conserveraient des aptitudes au travail après avoir cessé leur activité professionnelle, confirmant ainsi les données de KETELAER qui précise que sur plus de 1500 patients à tous les stades évolutifs, seuls 13 à 15% occupent un emploi alors que 30 à 40% sont totalement indépendants (19).
Il doit donc exister dans la SEP à côté du handicap visible, des facteurs spécifiques à cette affection, susceptibles dexpliquer ce constat.
Plusieurs études dont celle de la LFSEP ont analysé les facteurs de risque, cest à dire les éléments susceptibles dengendrer une cessation de lactivité professionnelle et, à linverse, les circonstances favorables à la poursuite de celle-ci.
Les facteurs de risques darrêt de travail :
Facteurs socio-démographiques :
Lâge, le sexe, donnent des résultats controversés. Les femmes auraient un taux demployabilité moindre que les hommes qui sexpliquerait, pour certains auteurs, par leur statut socio-familial, mais aussi par une motivation financière plus faible (15).
Facteurs liés à la maladie :
Les formes progressives demblée, un âge de début de la maladie supérieur à 30 ans, sont autant de variables qui augmentent le risque darrêt de travail.
Déficiences et incapacités : aucune déficience napparaît de manière isolée plus responsable quune autre dans larrêt de lactivité professionnelle.
La fatigue est toutefois lélément le plus souvent évoqué par les patients.(23)
Les troubles cognitifs : leur fréquence et surtout leur retentissement au décours du travail est sous-estimé, comme en témoigne létude de la LFSEP avec une différence significative dappréciation entre les patients qui font état de troubles de la mémoire, de lattention et du raisonnement, et leur médecin du travail (11).
RAO confirme ce constat dans son étude contrôlée de 100 patients sclérosés en plaques (48 patients avec troubles cognitifs, versus 52 sans troubles cognitifs), avec un lien significatif entre la perte demploi et lexistence de troubles cognitifs, objectivé ici par un bilan neuro-psychologique exhaustif (31,32).
LAROCCA sappuie sur léchelle dincapacité de KURTZE pour préciser le pronostic professionnel. Laugmentation dun point du score de cette échelle diminuerait de 7% la probabilité de conserver un emploi (21).
Facteurs liés à lemploi :
Un métier dans le secteur privé, un travail en atelier, à lextérieur exposé aux intempéries, en position debout avec déplacements fréquents, un travail demandant de la force physique, de la précision manuelle, des cadences rapides et une exigence de rendement, une durée de travail supérieure à 8h sont autant de facteurs augmentant le risque de perte demploi (22, 24, 42).
Curieusement, ni le temps de trajet, ni le niveau de formation ne semble augmenter le risque darrêt de travail.
Facteurs protecteurs vis-à-vis de lemploi
Facteurs liés à la maladie
Un début par des symptômes sensitifs, une discrète atteinte cérébelleuse ou pyramidale à 5 ans dévolution, seraient dun bon pronostic pour conserver un emploi à long terme (33).
Ces éléments semblent en fait, ici, corréler au mode évolutif, car statistiquement, les formes peu évolutives à 5 ans, le demeurent pour les 2/3 dentre elles, à 15 ans dévolution et 10 % seulement auront un handicap sévère au seuil de cette période.
Facteurs liés à lemploi :
Sont protecteurs vis-à-vis de lemploi, un métier dans le secteur public ou dans un entreprise de plus de 100 salariés ; un travail dans un bureau en position assise ou lorsquon sait que des aménagements sont possibles ; rythme de travail, horaires, poste de travail. (22,24,42).
Dans laptitude à conserver un emploi, il convient de tenir compte des attributs personnels, du comportement positif face à la maladie, de facteurs environnementaux : limpact de la conjoncture économique, de la famille ; les considérations financières sont peu connues.
Quelles recommandations pour lamélioration de linsertion professionnelle des malades atteints de scléroses en plaques ?
Le maintien dans lemploi, lorsquil est possible, doit être privilégié. Tous les auteurs saccordent sur la grande difficulté de retrouver un emploi après la perte de celui-ci et da la plus grande stabilité professionnelle de ceux, qui malgré un handicap sévère ont pu bénéficier dun maintien dans lentreprise (22,23,24,42). Il y a donc lieu de mettre en place un suivi professionnel précoce susceptible de prévenir une désinsertion future. En terme daménagement de la situation de travail (horaires, aménagements techniques du poste,) ou daides financières, lAGEFIPH peut intervenir.
Lorsque le maintien dans lentreprise savère impossible, lavis dinaptitude au poste sera exprimé par le médecin du travail après 2 examens médicaux espacés de 2 semaines. Cest-à-dire lintérêt, antérieurement à ces 2 examens, de rechercher des solutions hors entreprise : demande de la Reconnaissance Travailleur Handicapé à la COTOREP, information sur les structures dappui ; recherche dun stage de rééducation professionnelle, solution qui, si elle peut être retenue, doit être privilégiée, comme en témoigne létude de LOZACHMEUR où sur 52 patients ayant bénéficié dun stage de rééducation professionnelle, la moitié retrouve un emploi, le plus souvent dans le métier appris et ceci malgré laggravation de létat médical constaté dans 65% des cas (23).
A linverse, doit être évitée dans la mesure du possible, la rupture avec le monde du travail et le passage par lANPE toujours socialement et moralement préjudiciable. De plus, dans cette même étude de LOZACHMEUR, un seul patient demandeur demploi, a retrouvé un emploi par le biais de lANPE (23).
Lappui des structures spécifiques doit être dans la mesure du possible, toujours envisagé, afin de pouvoir obtenir le bénéfice des aides de lAGEFIPH pour lemploi des handicapés et laccès aux différentes mesures de droit commun en faveur de lemploi que sont :
Les équipes de préparation et de suite de reclassement (EPSR) qui apportent leur soutien à toutes les étapes du processus de réadaptation avec un suivi dans les entreprises.
Les Services de Suite et de Réadaptation des Centres et Services de Rééducation Fonctionnelle où sont mis en place des programmes de réhabilitation spécifique.
Les centres dactions préparatoires à lemploi (centre dAPE), dans le cadre de lopération DEFIH dont le but est, dans les limites imposées par le handicap, de mobiliser les compétences par des mises en situation professionnelle ou par des formations professionnelles.
Conclusion
En terme dautonomie de vie quotidienne et de déplacement, daménagement du domicile, du véhicule automobile, la réinsertion sociale des patients sclérosés en plaques est nécessairement et incontes-tablement liée à la sévérité des déficiences et des incapacités.
Néanmoins, lappréciation de cette réinsertion, du point de vue du malade paraît essentielle, et passe par le développement des échelles de qualité de vie, où les troubles spécifiques de cette affection que sont lasthénie, les troubles cognitifs et affectifs, les troubles sphinctériens et sexuels sont déterminants, tant par leurs répercussions fonctionnelles quen terme de vécu par le patient de son handicap ; ce vécu est insuffisamment pris en compte et souvent mésestimé par les professionnels de santé.
La poursuite dune activité professionnelle constitue très certainement un des facteurs importants de la qualité de vie. Le constat global déchec de linsertion professionnelle de ces patients sclérosés en plaques (50 % des patients perdraient leur emploi dans les 10 premières années dévolution) doit conduire à la mise en place dun suivi professionnel précoce, avec pour objectif le maintien dans lemploi et le développement de programmes de réhabilitation professionnelle spécifiques à cette affection.
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