NOUVEAUX TRAITEMENTS DE LA SCLEROSE EN PLAQUES
Dr Olivier Heinzlef, Dr Dominique Pez, Dr Pierre Le Canuet, Pr Etienne Roullet
La sclérose en plaques (SEP) est la première cause de handicap neurologique acquis chez ladulte jeune. Le diagnostic en est facilement porté, parfois même envisagé par excès ou trop tôt, dès les résultats de limagerie par résonance magnétique nucléaire (IRM). La SEP est une maladie chronique et lefficacité à long terme des nouveaux traitements de fond nest pas encore bien déterminée ; limmense espoir que ces produits ont apporté aux patients et à leurs médecins ne doit pas faire oublier les autres aspects de la prise en charge, notamment le traitement des poussées par les corticoïdes et les traitements sympto-matiques.
Traitement des poussées
Les poussées sont définies par lapparition en quelques jours à quelques semaines, de symptômes et de signes nouveaux, ou laggravation franche et rapide de symptômes anciens, suivies dune phase de plateau ou de régression, celle-ci pouvant être complète, comme cest souvent le cas au début de la maladie, ou seulement partielle et laissant des séquelles. Les poussées peuvent être déclenchées par des infections des voies aériennes supérieures, la période du post-partum, mais surviennent le plus souvent sans facteur déclenchant. Il nest pas toujours facile de distinguer les "vraies" poussées qui correspondent à lapparition de nouvelles lésions de démyélinisation, des fluctuations symptomatiques qui peuvent accompagner certaines situations et des aggravations transitoires (24 à 48 h) lors dépisodes fébriles.
Le choix du traitement en cas de poussée dépend de lefficacité et de la tolérance des traitements antérieurs, des habitudes de prescription -les données scientifiques ne permettant aucune attitude tranchée en ce domaine-, et de limportance de la gêne fonctionnelle occasionnée : il est parfois préférable de laisser le patient au repos pendant quelques jours pour des symptômes sensitifs ou visuels minimes, qui vont régresser sans séquelle. En effet, les corticoïdes réduisent la durée et lintensité des poussées, mais ne modifient pas les séquelles à long terme qui pourraient en résulter. Lefficacité de plusieurs médicaments, selon des schémas variables, a été prouvée dans des études qui, le plus souvent, nont concerné quun faible nombre de patients. Les notions qui sen dégagent sont les suivantes :
La méthylprednisolone (Solumédrol®) par voie intraveineuse est actuellement le traitement de référence. Dans un essai sur les névrites optiques rétrobulbaires, il a été montré que la dose d1 g/jour (1) pendant 3 jours suivi dune courte corticothérapie était supérieure au placebo. Leffet est de durée brève, et 3 mois et 6 mois après ce traitement, il ny a pas de différence entre les groupes traités et placebo quant à limportance du handicap fonctionnel résiduel.
Plusieurs essais ont comparé corticoïdes par voie intra-veineuse et corticoïdes par voie orale, les résultats sont dans lensemble identiques dès lors que la dose utilisée est équivalente (2, 3).
Des questions restent sans réponse : après un traitement intraveineux, une corticothérapie de relais per os est-elle nécessaire ? Quelle doit en être la durée ? Quen est-il des "rebonds", de la cortico-dépendance ?
En pratique, de nombreux schémas sont utilisés, avec dans lensemble : abstention dans les poussées minimes ; traitement par la méthylprednisolone IV, 3 g à 5 g en quelques jours, puis corticothérapie orale pendant une douzaine de jours dans des poussées dintensité moyenne ; des doses plus importantes sont parfois employées, de 7 g à parfois 10 g, avec une corticothérapie de relais plus prolongée en cas de poussée sévère, de réponse insuffisante ou de rebond lors de poussée antérieure. La méthylprednisolone à fortes doses est le plus souvent bien tolérée, mais une surveillance étroite est nécessaire en raison des complications infectieuses et psychiatriques qui ne sont pas exception-nelles ; ladministration à domicile nest pas recommandée, sauf exception(4).
Dautres traitements ont été proposés dans les poussées de sclérose en plaques. Récemment deux produits, le ginkgolide B (5) et un anticorps monoclonal dirigé contre les lymphocytes CD11/CD18(6) nont pas démontré defficacité par rapport au placebo dans des études controlées.
Traitement de fond
Leur ultime but est la prévention de la survenue du handicap fonctionnel, ou de son aggravation. Ils ont donc deux objectifs selon le type évolutif de la SEP. Dans les formes rémittentes (50 % des patients environ) prévenir la survenue de nouvelles poussées et par là empêcher lapparition ou laggravation des séquelles fonctionnelles. Dans les formes progressives, stabiliser le handicap.
Pendant de nombreuses années, la conduite des essais thérapeutiques dans la SEP était une tâche réputée insurmontable, mais les progrès méthodologiques, avec notamment la validation déchelles de handicap spécifiques, et lutilisation de lIRM comme marqueur de lévolutivité, ont permis de démontrer lefficacité de plusieurs produits et conduit à leur commercialisation. Les principaux essais de phase III publiés au cours des 5 dernières années (7-11) sont résumés dans le tableau 1.
A. Traitement des formes rémittentes
En cette fin dannée 1999, 3 interférons bêta sont commercialisés en France dans lindication : formes rémittentes de SEP, patients capables de se déplacer sans aide : deux interférons ß 1-a (Avonex®, laboratoire Biogen, Rebif®, laboratoire Serono), un interféron ß 1-b (Bétaféron®, laboratoire Schering).
Lefficacité de ces produits est indéniable mais modérée puisque la réduction de la fréquence des poussées est de lordre de 30% et celle du taux de patients sans poussée, pendant la durée des essais, est du même ordre. Les critères principaux de jugement dans les essais sont variables, fréquence des poussées pour le Bétaféron® et le Rebif®, handicap fonctionnel pour lAvonex®. La durée des essais, la voie dadministration, la dose utilisée sont elles aussi très variables. Le copolymère 1 (Copaxone®, laboratoire Teva) peut être proposé dans le cadre dune autorisation temporaire dutilisation (ATU) aux patients ayant une contre-indication ou un effet indésirable "de classe" sous interféron ß.
Lapparition de ces produits suscite plusieurs questions :
Faut-il traiter tous les patients qui répondent aux indications ?
Lévolution de la SEP est éminemment variable, et un patient qui a eu 2 poussées sensitives en 3 ans na pas le même pronostic à moyen terme que celui qui aura eu 5 poussées sévères en 18 mois. Certains éléments indirects militent en faveur de traitement très précoce, mais le recul est insuffisant pour connaître le bien-fondé dune telle attitude systématique.
Quel produit choisir ?
Bien que les populations de patients inclus dans les essais soient comparables, il ny a pas eu -et il ny aura pas- détudes comparatives, et le choix dépend de plusieurs facteurs : lidée qua le neurologue de lefficacité de ces produits en fonction des résultats des études de phase III, les aspects pratiques (injection intra-musculaire, sous-cutanée, auto-injecteur), le profil de tolérance, la pression commerciale directe et indirecte : la multiplicité soudaine des sources dinformation sur le traitement de la sclérose en plaques, académiques ou non, ne garantit pas leur neutralité. Le choix doit être fait en concertation avec le patient, par le neurologue. Lapparition de ces nouveaux traitements a grandement favorisé le dialogue avec les patients atteints de SEP, débordant le cadre des traitements et abordant tous les aspects de la prise en charge de la maladie.
B. Formes progressives
Elles sont de deux types : formes progressives demblée (10 % des patients), formes secondairement progressives (de 30 % à 50 %) : lorsque la maladie a débuté sur un mode rémittent, une aggravation progressive des symptômes sur plus de 6 mois survient chez la majorité des patients après 7 à 10 mois dévolution (85 % après 25 ans). Les mécanismes lésionnels qui sous-tendent les poussées et la progression sont probablement différents.
Dans les formes secondairement progressives, les résultats dune étude de phase III très récente comparant linterféron bêta 1-b (Schering) au placebo sont favorables : au cours de cet essai ce produit retarde lapparition dune aggravation fonctionnelle de 9 à 12 mois, et réduit (de 30%) la fréquence des poussées surajoutées (12). Lextension de lindication de linterféron bêta 1-b aux formes secondairement progressives a été notifiée en Janvier 1999. Le bénéfice de linterféron bêta 1-b chez des patients non ambulatoires est inconnu. Dans les formes progressives primaires, aucun traitement na été jusqualors évalué dans un essai contrôlé.
Les patients qui nentrent pas dans les indications des médicaments ayant une AMM posent des problèmes difficiles. Le recours à des traitements immuno-suppresseurs (azathioprine, cyclo-phosphamide, mitoxantrone, méthotrexate) peut être envisagé, au cas par cas, le plus souvent après avis dun neurologue spécialisé dans la prise en charge de la SEP en raison des effets secondaires notables de ces traitements. Un traitement corticoïde au long cours sous la forme de perfusions régulières de méthylprednisolone à des doses variables - habituellement 1 g tous les mois - peut parfois stabiliser la maladie pendant plusieurs mois.
Traitements symptomatiques
Peu de nouveautés concernent le traitement symptomatique de la SEP, dont lutilité est pourtant indéniable. La rééducation a été très récemment installée à sa juste place par des études contrôlées. Un séjour dun mois en centre de rééducation spécialisé est susceptible daméliorer de nombreux paramètres comme les transferts, le contrôle sphinctérien ou bien le handicap (mobilité, indépendance physique, occupation, interaction sociale, orientation, indépen-dance économique). Cet effet était perceptible jusquà 6 mois après la sortie du centre (13). Le bénéfice fonctionnel est plus grand lorsque les patients sont hospitalisés dans un centre spécialisé plutôt que lorsque la rééducation est réalisée au domicile (14). Larsenal des anti-spastiques sest enrichi de la tizanidine (Zanaflex®, laboratoire Sandoz) disponible dans le cadre dune ATU. La toxine botulinique peut apporter une aide dans le traitement de la spasticité lorsque le volume des muscles à traiter nest pas trop important (15) ainsi que la stimulation magnétique répétée (16). Le gabapentin (Neurontin®) est utilisé en dehors de son AMM dans les symptômes paroxystiques (névralgie du trijumeau) les douleurs spinothalamiques et comme traitement du nystagmus (17), le sildafenil (Viagra®) peut être employé, avec les précautions habituelles, chez les patients atteints de SEP. Le tremblement cérébelleux qui est peu sensible aux médicaments habituels peut être traité par ondansetron qui a montré son intérêt dans un petit essai (18) ou par stimulation thalamique, mais le recours à ce traitement reste exceptionnel (19). Le traitement des autres symptômes (asthénie, dépression, troubles sphinctériens) na pas connu de modification notable au cours des 5 dernières années.
CONCLUSION
La prise en charge des patients atteints de SEP a considérablement évolué au cours des dernières années. La commercialisation pour la première fois de traitements efficaces -même si cette efficacité est modérée- a permis le développement dune nouvelle forme de dialogue avec les patients qui sont, maintenant, de mieux en mieux informés sur leur maladie. Le rôle des associations de patients est à cet égard très important. Le suivi conjoint par le médecin de famille et le neurologue sen trouve ainsi facilité. u
Consultation spécialisée
"Sclérose en Plaques"
Service de Neurologie - Hôpital Tenon
4, rue de la Chine - 75020 Paris
Email : olivier.heinzlef@tnn.ap-hop-paris.fr
RÉFÉRENCES
1 Beck RW, Cleary PA, Trobe JD, Kaufman DI, Kupersmith MJ, Paty DW, Brown CH. The effect of corticosteroids for acute optic neuritis on the subsequent development of multiple sclerosis. The Optic Neuritis Study Group. N Engl J Med 1993 Dec 9;329(24):1764-9
2 F. Barkhof, C Polman. Oral or intravenous methylprednisolone for acute relapses of MS ? Lancet, 1997 ; 349 : 893-894.
3 F. Sellebjerg, J.L. Frederiksen, P.M. Nielsen, et al. Double-blind, randomized, placebo-controlled study of oral, high-dose methylprednisolone in attacks of MS. Neurology 1998 ; 51 : 529-534.
4 B. Bonnotte, T.E.Huyen, B Schauffert, et al. Bolus de corticoïdes : effets secondaires et précautions demploi.. Press Méd. 1997, 26, 1070-1073.
5 Brochet B, Guinot P, Orgogozo JM, Confavreux Ch, Rumbach L, Lavergne V, and the Ginkgolide Study Group in multiple sclerosis. J Neurol Neurosurg Psychiatry, 1995 ; 58 : 360-362
6 Lublin F, and the Hu23F2G MS study Group. A phase III trial of anti CD11/CD18 monoclonal antibody in acute exacerbations of Multiple Sclerosis. Neurology 1999 ; 52 (Suppl 2) : A290
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12 European Study Group on Interferon Beta-1b in secondary progressive MS. Placebo-controlled multicentre randomized trial of interferon beta-1b in treatment of secondary progressive multiple sclerosis. Lancet 1998 ; 352 : 1491-97.
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16 Nielsen JF, Sinkjaer T, Jakobsen J. Treatment of spasticity with repetitive magnetic stimulation ; a double blind placebo-controlled study. Multiple Sclerosis, 1996 ; 2 : 227-232
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