TRAITEMENT
ORTHOPEDIQUE DES RUPTURES
DU LIGAMENT CROISE ANTERIEUR DU GENOU
A PROPOS D'UNE
SERIE DE 62 CAS
Dr Patrice
Tramond, Dr Bertrand Benquet
Introduction
A la suite de la publication
d'IHARA sur les possibilités de cicatrisations spontanées du ligament croisé antérieur
après un traitement conservateur par mobilisation protégée grâce à l'orthèse de
Kyuro, nous avons proposé à 62 patients présentant une rupture du ligament croisé
antérieur un traitement conservateur relativement similaire mais avec une orthèse plus
contraignante.
Tous ces patients ont été
examinés en urgence et 35 d'entre eux ont eu une IRM précoce et une IRM de contrôle
après 3 mois.
Alors qu'il est
généralement admis que la cicatrisation du ligament croisé antérieur rompu est
impossible (travaux de Marshall et Holfen, de Hefti et Kleiner) le résultat fonctionnel
et IRM confirmant les travaux d'IHARA modèrent l'affirmation des auteurs pré-cités.
En effet, dans plus de la
moitié des cas nous avons pu obtenir une réadaptation fonctionnelle satisfaisante et une
cicatrisation IRM.
Matériel et
méthode
62 patients victimes d'une
rupture intra-ligamentaire du LCAE ont été traités sans chirurgie entre le 1er mars
1996 et le 1er avril 1997.
Age des patients
L'âge moyen est de 27,5 ans
avec des extrêmes de 14 à 61 ans.
Sexe des patients :
36 hommes (soit 58 %)
26 femmes (soit 42 %)
Côté :
34 côtés droits (55 %)
28 côtés gauche (45 %).
Activité professionnelle
Les étudiants représentent
25 cas, (soit 40 %) dont 5 sportifs de haut niveau.
Les professions manuelles 12
cas.
Activité ni manuelle, ni
sportive : 25 cas.
Sport pratiqué
ski : 21 cas
Football :
14 cas
Rugby :
10 cas
Basket :
7 cas.
Cas variés (10) : Tennis,
gym, hand-ball, judo, saut en longueur, équitation et un accident du travail.
Mécanisme
Le plus souvent cela survient
dans le cadre d'une chute en flexion varus rotation interne (plus de la moitié des cas).
Les autres sont survenus sur des accidents en hyper-extension ou en flexion valgus
rotation externe.
Le recul de l'étude
est de 21,5 mois avec des extrêmes de 17 à 30 mois.
L'orthèse
Il s'agit d'une orthèse
réalisée en matériau thermomoulé au niveau de la cuisse et sur toute la longueur de la
jambe jusqu'au talon afin de prévenir la descente de l'attelle lors de la position debout
ou au cours de la marche.
Les deux parties
thermomoulées sont solidarisées par deux articulations verrouil-lables en position
d'extension ou à des amplitudes diverses de flexion.
Les mouvements sagittaux
anormaux entre le fémur et le tibia sont prévenus par un système de sangles sur la face
antérieure de la jambe et sur la face postérieure de la cuisse.
Ainsi on minimise les
mouvements anormaux dans le plan sagittal, le fémur étant maintenu dans une position
antérieure et le tibia dans une position postérieure.
Cette orthèse est maintenue
en extension pendant les 3 premières semaines puis la flexion est libérée à 30° par
un système de cale autorisée et de rééducation douce.
L'appui du membre inférieur
est accordé dès que le genou est diminué de volume sous la protection de cannes
anglaises.
Si une lésion du ligament
latéral interne est associée, l'attelle est maintenue en extension pendant les 6
semaines, aucun mouvement de flexion n'étant libéré, l'appui étant autorisé dès que
le genou a diminué de volume.
Un traitement médical
anticoagulant est mis en route, associé à une rééducation isométrique.
Le programme de
rééducation
1 Lors de la phase post-traumatique initiale, il vise à minimiser l'épanchement articulaire, diminuer les phénomènes douloureux, supprimer la réaction inflammatoire et solliciter en isométrie différents groupes musculaires ;
l'épanchement articulaire est systémati-quement ponctionné et la rééducation en isométrie est mise en route sous l'autorité d'un kinésithérapeute. La décharge est conseillée tant que le genou n'a pas retrouvé un volume normal.
les anti-inflammatoires et l'application locale de glace sont conseillés.
le renforcement musculaire est effectué en isométrie pendant la durée du port de l'attelle et entrepris immédiatement.
Il peut être associé à de la physiothérapie, en particulier de l'électrostimulation des ischio-jambiers et du quadriceps en co-contraction.
Le renforcement musculaire se fait en chaîne cinétique fermée du membre inférieur.
2 Au terme des 6 semaines, après l'abandon de l'orthèse : rééducation classique de renforcement musculaire et rééducation proprioceptive entreprise jusqu'à la récupération d'un potentiel permettant la reprise des activités sportives.
Cette dernière n'est envisagée qu'à partir du 3e mois, elle se fait en salle de rééducation au départ avec un programme consistant en des exercices de sautillement en appui bipodal puis monopodal, des démarrages et des impulsions avec réceptions sur le pied sain.
Sur le terrain, le programme comportera des courses en ligne droite, puis des accélérations, des freinages, des impulsions et des réceptions en dernier lieu.
Le port d'une attelle de protection est utile durant cette phase car elle favorise la remise en confiance du patient, orthèse qu'il abandonnera dès qu'il se sentira apte à reprendre son sport.
Nous avons évalué l'état
fonctionnel de nos patients par la cotation système C.L.A.S.
C |
Sujets qui font de la compétition, professionnels ou
amateurs,avec en plus des épreuves officielles au moins deux entraînements hebdomadaires
; |
L |
Sujets ayant une activité de loisirs de bon niveau,
régulière, mais moins soutenue ; |
A |
Sujets actifs avec activité occasionnelle mais qui ont
la possibilité de tester leur genou à la course et au saut ; |
S |
Sujets sédentaires sans aucune activité avec
impossibilité de tester le genou à la course et au saut. |
Nous avons retrouvé, avant
l'accident :
17 cas classés |
C |
34 cas classés |
L |
11 cas classés |
A |
0 cas classé |
S |
L'évolution après le
traitement :
69 % |
sont
restés au même niveau ; |
2 % |
gain de 1
niveau |
2 % |
perte de 3
niveaux |
10 % |
perte de 2
niveaux |
21 % |
perte de 1
niveau. |
Il est à noter, dans la classe
compétition, que nous retrouvons 76 % de très bons et bons résultats, 24 % de
moyens et mauvais résultats.
Dans la classe loisir,
il existe 76 % de très bons et bons résultats et 24 % de moyens et mauvais résultats ;
Dans la classe des
actifs, il existe 82 % de très bons et bons résultats et 18 % de moyens et
mauvais résultats.
En fonction du sport
pratiqué, parmi les 36 patients qui exerçaient un sport de pivot avec contact 24 (66,6
%) ont repris le même sport ; 7 ont repris un sport avec pivot sans contact et 5 ont
repris un sport avec ou sans appui.
Parmi les 20 patients qui
pratiquaient un sport de pivot sans contact, tous ont gardé le même sport, et parmi les
patients pratiquant un sport avec ou sans appui, tous ont pu reprendre leur sport
d'origine.
En fonction
du score arpège
La stabilité
:
Douleur et
résistance à la fatigue :
La mobilité
: voir schéma 3.
En fonction de
l'examen clinique
Le Test de Lachman :
Chez 52 patients (84 %) le
test de Lachman a retrouvé un arrêt dur et chez 10 patients (16 %) on a relevé un
arrêt mou.
Nous avons retrouvé une
corrélation statistiquement significative entre la présence d'un arrêt mou et la
présence d'une instabilité (ARPEGE) au recul maximum avec P<0,001. De même, il
existe une différence statistiquement significative lorsqu'il existe un arrêt mou et la
présence de douleur (ARPEGE) avec P<0,01.
Il existe aussi une
corrélation entre la présence d'un arrêt mou et les résultats moyens et mauvais
(P<0,001).
Parmi les 10 cas où le test
de Lachman révélait un arrêt mou, on retrouve :
3 résultats moyens
7 mauvais résultats.
Le pivot-shift de Mac
Intosh :
Le pivot-shift est noté
positif au recul maximum dans 11 cas.
Nous avons retrouvé une
différence statistiquement significative entre la présence d'un pivot-shift avant le
traitement et après le traitement P<0,01.
Il existe une différence
statistiquement significative entre la présence d'un pivot-shift et la présence d'une
instabilité ARPEGE au recul maximum avec P<0,001.
Nous avons retrouvé une
corrélation statistiquement significative entre la présence d'un pivot-shift initial et
les résultats finaux moyens et mauvais avec P<0,001.
Sur les 11 patients où le
pivot était positif :
1 très bon résultat : cette jeune fille hyperlaxe a réduit son activité sportive (elle faisait de la gymnastique et aujourd'hui du footing sur terrain plat) pour de raisons scolaires, et malgré l'existence d'un pivot-shift, elle n'a jamais ressentie d'autres épisodes d'instabilité.
1 bon résultat : jeune fille hyperlaxe qui fait de la voile et qui n'a jamais ressenti d'épisode dans son activité physique peu contraignante pour ses genoux.
2 résultats moyens
7 mauvais résultats.
En fonction
des données IRM
Le siège de la
rupture :
Nous avons retrouvé 11
ruptures moyennes qui ont donné deux moyens et trois mauvais résultats.
Il existe une corrélation
statistiquement significative entre la présence d'une rupture moyenne et les résultats
moyens et mauvais avec P<0,01.
La direction des
fibres du ligament :
Sur les coupes sagittales
dans 9 cas, le ligament avait un aspect couché sur le plateau tibial, la répartition des
résultats de ces 9 patients se fait de la façon suivante :
5 échecs
3 mauvais résultats, tous opérés
2 résultats moyens
4 succès
2 bons résultats
2 très bons résultats.
ces patients ont une activité physique normale, les deux très bons résultats ont leur ligament croisé qui est en nourrice sur le ligament croisé postéro-interne.
La spécificité de ce test
est de 85 %, une mauvaise direction des fibres du ligament a été retrouvée 4 fois alors
que les résultats étaient bons et très bons, et il a été négatif 24 fois en donnant des bons et très bons
résultats.
D'autres analyses
statistiques ne sont pas possibles car l'effectif est trop faible.
L'alignement des
fibres du ligament
Sur les coupes sagittales,
dans 9 cas le ligament a perdu son alignement entre ses fibres proximales et distales. Les
résultats de ces 9 patients sont répartis de la manière suivante :
4 mauvais résultats : ils ont tous été opérés
2 résultats moyens
1 bon résultat
2 très bons résultats : parmi ces deux patients, un ligament croisé antérieur est retrouvé en nourrice sur un ligament croisé postérieur et chez l'autre le ligament est tendu aux insertions normales.
La spécificité de ce test
est de 89 %.
La sensibilité est de 85 %.
Matériel
ligamentaire d'insertion condylien
Sur les coupes frontales,
dans 5 cas il existait une disparition du matériel ligamentaire au niveau de l'insertion
condylienne, remplacé par de l'edème.
Parmi ces 5 patients, 4 ont
eu un mauvais résultat et un a eu un résultat moyen.
La spécificité de ce test
sur les résultats est donc de 100 %. En effet, tous les patients où l'on a retrouvé une
discontinuité du ligament croisé antérieur au niveau du condyle ont eu des mauvais ou
des résultats moyens.
Complications
La mise en uvre du
traitement n'a pas posé de problèmes particuliers, mises à part des complications
locales de l'attelle qui a entraîné des irritations au niveau du talon et des sangles
antérieures.
Ces problèmes ont été
résolus secon-dairement par la mise en place de mousse au niveau du talon. Le serrage des
sangles antérieures a subi un petit changement, nous avons adopté un serrage et une
fixation de type chaussure de ski.
Nous avons à déplorer
uniquement deux syndromes algodystrophiques avec un recul de 3 mois et un traitement
médical adapté.
Dans notre étude de 62
observations de rupture du ligament croisé antérieur, traitées par une technique
orthopédique, nous avons essayé de dégager certains points observés et d'évaluer
cette technique par rapport aux données de la littérature.
Sur l'âge des
patients :
Nous n'avons pas retrouvé de
liens statistiquement significatif entre l'âge et les résultats finaux. Mais c'est chez
les plus jeunes que l'instabilité est la moins bien tolérée. Nous obtenons sur les 18
patients de la catégorie 14-20 ans, 12 très bons et bons résultats (66 %).
Sur le niveau sportif
:
Nous ne retrouvons pas de
liens statistiques entre le niveau d'activité physique (CLAS) et les résultats finaux.
Nous obtenons dans notre
série 29 % de patients qui ont perdu au moins un niveau d'activité toutes classes
confondues et dans la classe compétition 30 % ont perdu au moins un niveau. Ces chiffres
restent le plus souvent meilleurs que les séries où le traitement est orthopédique et
concurrencent certaines séries utilisant le
traitement chirurgical.
Sur la date de
reprise de l'activité sportive :
Avec une moyenne de reprise
de l'activité sportive de 5,3 mois, notre série concurrence la plupart des séries de la
littérature utilisant un traitement chirurgical (technique utilisant un greffon tendineux
autologue).
Sur l'examen clinique
:
L'examen physique reste
difficile pendant la phase aiguë, mais l'existence d'un ressaut évident à la première
consultation pré-traitement reste dans notre série un élément de mauvais pronostic
pour un traitement orthopédique.
Sur l'imagerie par
résonance magnétique :
C'est aujourd'hui l'examen de
choix de l'exploration du genou ligamentaire. Il est toujours difficile de diagnostiquer
une rupture partielle ou totale du ligament croisé antérieur. Nous décrivons trois
signes indirects qui permettent de détecter une continuité du ligament (direction,
alignement des fibres tendineuses et présence de matériel ligamentaire dans
l'échancrure intercondylienne). La présence de continuité ligamentaire a pour nous une
incidence pronostic essentielle pour un traitement orthopédique.
Sur la mise en
uvre du traitement :
L'immobilisation par un
appareillage évitant le tiroir antérieur du tibia avant le délai de cicatrisation est
pour nous un élément fondamental du traitement orthopédique.
Les complications sont rares
(3 % d'algosdystrophie qui est la seule complication dans notre série). La rééducation
doit faire partie intégrante du traitement ; notre étude montre un lien statistique
entre le nombre de séances de rééducation et les résultats finaux. Elle doit être
prise en charge par des rééducateurs habitués à ce traitement ou elle doit être faite
dans des centres spécialisés.
Sur les résultats
finaux :
Nous obtenons pour les
résultats subjectifs : 73 % de très bons, 10 % de bons, 2 % de moyens et 15 % de mauvais
résultats.
Nous retrouvons pour les
résultats objectifs (ARPEGE) : 59 % de très bons, 18 % de bons, 8 % de moyens, 15 % de
mauvais.
Nous pensons donc que devant
une rupture du ligament croisé antérieur, quel que soit le niveau d'activité sportive
du patient, le traitement peut être orthopédique. Ce traitement est rigoureux et
contraignant mais c'est une arme supplémentaire qui peut être proposée à tout patient
présentant une lésion du ligament croisé antérieur. u
Chirurgiens Orthopédiques
Hôpital Robert Boulin
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