LE GENOU

 

APPORT DE LA STABILOMETRIE DANS L’EVALUATION DE L’INSTABILITE
APRES LESION DU LIGAMENT CROISE ANTERIEUR

 

Dr Philippe Thoumie (1),  Dr Patrick Sautreuil (1,2), Dr Sylvie Cantalloube (1)

 

1 • INTRODUCTION

Les instabilités post-traumatiques constituent une des séquelles fonction-nelles majeurs des traumatismes graves du genou affectant en particulier, de façon exclusive ou en association avec d’autres lésions périphériques, le pivot central.

Leur répercussion peut affecter la pratique sportive de façon spécifique dans les cas les plus favorables mais peut également avoir des répercussions sur la vie quotidienne.

    Plusieurs façons d’appréhender le phénomène de l’instabilité ont été proposés :

• L’examen clinique classique, qui permet d’évaluer les phénomènes de mobilité anormale : tiroirs et ressauts

• Certains test fonctionnels reproduisant la situation de contrainte du genou : saut en longueur ou en hauteur en appui unipodal

• Scores cliniques faisant la somme de plusieurs paramètres directement ou indirectement en rapport avec les séquelles de la lésion du LCA : score de Lysholm (3) sur 100 points, grille PPLP-CERS proposée par Middleton (5).

Nous nous sommes pour notre part intéressés aux travaux faisant appel aux procédés d’analyse du mouvement avec un double objectif :

• Tenter de caractériser par l’étude de l’équilibre sur plate-forme de forces l’instabilité en rapport avec la rupture du LCA,

• Utiliser cette évaluation pour mesurer l’apport d’un programme de rééducation ou d’un appareillage par orthèse fonctionnel qui trouve là son indication principale.

Après un rappel de la littérature sur le sujet, nous décrierons notre mode d’évaluation personnelle en l’illustrant de quelques cas cliniques.

2 • EVALUATION BIOMECANIQUE DE LA STABILITE

L’étude de l’appui unipodal sur plate-forme de forces a été appliquée initialement par Tropp (8) à la mesure de l’instabilité après entorse de cheville puis secondairement par Gauffin (2) à l’instabilité du genou. Les paramètres les plus reproductibles et qui ont été retenus par les différents auteurs sont la surface du stabilogramme ou le déplacement du centre des pressions pendant un enregistrement réalisé en appui unipodal. La durée de l’enregistrement varie de 20 à 50 secondes et la position préconisée pour le genou est l’extension et/ou la flexion à 20°.

Gauffin a réalisé une première étude stabilométrique chez des sujets footballeurs traités fonctionnellement après une rupture du LCA. Le déficit des extenseurs du coté atteint était variable de 0 à 7%. L’examen stabilométrique réalisé 16 ± 9 mois après le traumatisme a montré que les oscillations posturales étaient augmentées de façon bilatérale en position d’extension, alors que les valeurs en flexion à 30° étaient normales par rapport à une population de témoins sportifs.

Shiraishi (6) a exploré de façon comparative deux groupes de patients, les uns traités fonctionnellement et les autres opérés, et a comparé leur résultats à une population de sujets sains. Tant chez les hommes que les femmes pouvait s’objectiver une instabilité en appui unipodal (20 secondes, genou fléchi à 20 degrés) qui était maximale chez les sujets  non opérés et intermédiaire chez les sujets opérés.

Ces résultats appelant quelques remarques quant à l’interprétation et aux applications que l’on peut proposer dans le cadre de la rééducation.

La persistance d’une instabilité après lésion du LCA en l’absence de déficit moteur significatif est interprété par les auteurs comme l’expression d’un trouble proprioceptif. Une diminution du sens de position articulaire a été rapporté par Barrack chez l’homme après lésion du LCA (1) mais il faut également rappeler les travaux de M. Solomonow qui ont montré chez le chat la participation des afférences du LCA dans l’activation réflexe des muscles ischio-jambiers (7).

Le caractère bilatéral de l’instabilité noté par Gauffin avait déjà été observé par Tropp lors de l’évaluation de l’instabilité de la cheville et avait été interprété comme le reflet d’une modification du contrôle central de la proprioception en rapport avec le   déconditionnement bilatéral du patient après le traumatisme.

Ces deux études de référence témoignent de l’intérêt d’une évaluation de l’instabilité du genou après lésion du pivot central. Elles sont loin de faire le tour de l’application clinique que l’on peut espérer dans la mesure où elles s’adressent à une population de sujets sportifs, donc homogène quant à leur performance et leur adhésion au traitement, présentant une lésion isolée du LCA (peu susceptible d’entraîner d’instabilité dans la vie courante) et évalués au terme de leur rééducation ayant comporté un renforcement musculaire satisfaisant.

Or la pratique de la rééducation nous conduit fréquemment à prendre en charge des patients en dehors de ce cadre privilégié, qu’il s’agisse de patients plus âgés, présentant une lésion complexe du genou (dont on sait qu’il existe plusieurs mécanismes lésionnels et autant de tableau cliniques séquellaires), suivis tout au cours de la rééducation ou revus à distance avec une dégradation des résultats fonctionnels.

3 • EVALUATION “SENSIBILISEE” DE L’INSTABILITE DU GENOU SUR PLATE-FORME DE FORCES

 Afin de pouvoir disposer en pratique courante d’un instrument d’évaluation susceptible de conduire notre réflexion dans le domaine de la rééducation et de l’appareillage, nous avons entrepris d’évaluer les instabilités post-traumatiques du genou sur plate-forme de forces en soumettant le patient à plusieurs enregistrements dans des conditions de sollicitations variées du genou.

Dans un protocole encore en cours de validation, nous proposons de mesurer comme cela a été proposé précédemment, les oscillations en appui unipodal pendant 20 secondes sur genou étendu ou fléchi à 20°. Nous y ajoutons une évaluation en position de contrainte rotatoire en demandant au sujet de réaliser une rotation du tronc droite ou gauche, ce qui permet d’obtenir pour chaque appui unipodal une contrainte de rotation externe ou interne du genou.

L’exploration de la stabilité que nous préconisons fait donc appel à 12 enregistrements de 20 secondes correspondant pour chaque membre inférieur aux conditions expérimentales suivantes :

• Genou en extension (EXT)  et en flexion à 20° (FLX).

• Genou en Extension Rotation Externe en demandant une rotation croisée du tronc (rotation du tronc à gauche sur appui pied droit) (ERC).

• Genou en Extension Rotation Interne en demandant une rotation ipsilatérale du tronc (rotation du tronc à droite sur appui pied droit) (ERI).

• Genou en Flexion Rotation Interne (FRI) et Flexion Rotation Externe (FRC).

Les valeurs sont alors comparées à celles d’une population témoin indemne de pathologie ortho-pédique en respectant les variations liées au côté d’appui

Quelques cas cliniques permettent d’illustrer l’intérêt de ce type d’évaluation, non seulement pour confirmer l’existence d’une instabilité dans les suites de lésions du LCA, mais également pour suivre son évolution lors d’une prise en charge à base de renforcement musculaire ou d’appareillage.

OBSERVATION n°1

Mme CAN  35 ans Lésion du LCA droit Traitement fonctionnel. Bilan à 9 mois (Tab. n°1). Examen stabilométrique normal et capacités d’équilibration supérieures à la moyenne de la population de référence.

 

OBSERVATION n°2

Mlle BON. 19 ans Rupture LCA droit. Traitement fonctionnel. Bilan à 6 mois en fin de rééducation (Tab. n°.2) Examen stabilométrique mettant en évidence une instabilité en extension de genou et en rotation interne (EXT et FLX)

 

OBSERVATION n°3

Mlle BAR. 22 ans Rupture du LCA gauche. Ligamentoplastie type Kenneth-Jones. Bilan à 3 mois (Tab n°3) Examen stabilométrique normal et capacités d’équilibration supérieures à la moyenne de la population de référence.

 

OBSERVATION n° 4

M. BOU. 55 ans Rupture du LCA gauche opérée il y a 20 ans. Apparition récente de phénomènes d’instabilité. Bilan mettant en évidence une instabilité bilatérale en extension et une perturbation de l’examen stabilométrique du côté atteint en flexion et extension-rotation croisée (Tab n°4).

 

4 •PERSPECTIVES

Ces quelques cas cliniques illustrent la diversité de l’évaluation de la stabilité dans le cadre du genou ligamentaire. Une évaluation est en cours pour préciser la place de cet instrument dans le suivi de nos patients. Plusieurs questions sont en suspens et demandent à faire l’objet d’évaluations ultérieures.

    D’un point de vue clinique, il est essentiel d’apprécier la sensibilité de la méthode en confrontant les données des investigations au bilan lésionnel tel qu’il a pu être réalisé à partir de l’examen clinique, de l’imagerie ou des constatations chirurgicales.

Dans le domaine de la rééducation devra être abordé le rapport entre la force musculaire et la stabilité mesuré sur plate-forme et leurs relations avec les échelles ou scores d’évaluation clinique.

    Dans le domaine de l’appareillage se pose le problème de la validation des différents concepts d’orthèse qui trouvent dans la compensation de l’instabilité leur meilleure indication. Quel est alors la place respective des orthèses de série ou sur mesure, l’intérêt d’articulations mono/ polycentriques voire polyaxiales comme cela est proposé ? Existe- t-il en charge un effet proprioceptif de l’appareillage comme cela a été démontré lors de l’étude de la perception du sens de position en décharge(4). Ces questions devraient bénéficier d’une évaluation biomécanique dont l’exploration de la stabilité, à côté de celle de la marche, du pivot ou de la course, représente une des approches prometteuses.   u


 

 

BIBLIOGRAPHIE

1 • Barrack RL, Skinner HB., and Buckley SL. (1989)

Proprioception in the anterior cruciate deficient knee. Am. J. Sports Med. 17, 1, 1-6.

2 • Gauffin H., Petterson G., Tegner Y.

and Tropp H. (1990)

Function testing in patients with old rupture of the anterior-cruciate ligament. Int. J. Sports Med. 11, 73-77.

3 • Lysholm J., Gillquist J. (1982)

Evaluation of knee ligament surgery results with special emphasis on use of a scoring scale. Am J. Sports Med 10(3) 150-154.

4 • McNair PJ., Standley SN., Strauss GR. (1996)

Knee bracing : effects on proprioception. Arch. Phys. Med. Rehabil. 77, 287-289.

5 • Middleton P., Trouve P., Puig P., Savalli L.

Les critères de reprise du sport après chirurgie ligamentaire du LCA. In : Les lésions isolées récentes du ligament croisé antérieur, J. Rodineau et G. Saillant Eds, Mason, Paris, 1998 pp 255-262.

6 • Shiraishi M., Mizuta H., Kubota K., Otsuka Y., Nagamoto N. and Takagi K. (1996).

Stabilometric assessment in the Anterior Cruciate Ligament-Reconstructed Knee. Clin. J. Sport Med. 6 (1) 32-39.

7 • Solomonow M., Barrata R., Zhou BH et al. (1987)

The synergistic action of the anterior cruciate ligament and thigh muscles in maintaining joint stability. Am. J. Sports Med. 15, 207-213.

8 • Tropp H., Ekstrand J., Gillquist J. (1984)

Stabilometry in functional instability of the ankle and its value in predicting injury. Med. Sci. Sports Exerc. 16, 64-66.

 


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