LE GENOU

 

COMPLICATIONS RENCONTREES APRES LIGAMENTOPLASTIES DU LCA

 

Dr Michel MAILLET

 

1 • LES COMPLICATIONS NON SPECIFIQUES

Comme toute intervention chirurgicale, la reconstruction du ligament croisé antérieur (LCA) présente un risque de complications non spécifiques qui peuvent être d’ordre :

• cutané (retard de cicatrisation), ou    trophique (oedème déclive),

• circulatoire, (thrombophlébite), ou  hémorragique (hématome, hémarthrose),

• inflammatoire, (hydarthrose), ou  infectieuse (arthrite, sepsis).

2 • LES COMPLICATIONS SPECIFIQUES

2.1. GENERALITES

Il existe par contre des complications plus spécifiques de la pathologie et de la technique chirurgicale employée. Si certaines d’entre elles relèvent de la compétence et de la responsabilité du chirurgien, elles ne doivent pas être ignorées du médecin physique et de l’équipe de rééducation de par leurs conséquences sur le protocole de rééducation fonctionnelle. On ne rappellera jamais assez l’importance de la prise de connaissance du compte-rendu opératoire. Il informe de l’éventuelle présence de lésions supplémentaires (méniscectomie, chondrite patellaire, fémorale ou tibiale), ou de difficultés techniques pouvant contrarier le bon déroulement de la rééducation.

      2.1.1. SITE DONNEUR

La réfection du LCA se réalise actuellement par greffe autologue à partir de l’un de trois sites donneurs possibles :

• le tendon rotulien (6),

• les tendons de la patte d’oie - droit interne et demi-tendineux (3),

• le fascia lata (16).

Bien que ces deux derniers sites soient de plus en plus utilisés, le transplant libre du tendon rotulien reste majoritaire en France. Franck (18), rapportant les résultats d’une enquête réalisée en 1994 pour le compte de la Société Française d’Arthroscopie, dénombre plus de 99% des interventions réalisées à partir du tendon rotulien. Cela explique que la plupart des complications rapportées dans la littérature concernent des patients opérés selon cette technique, dite de Kenneth-Jones.

En effet, le prélèvement du transplant fragilise l’appareil extenseur, avec un déficit séquellaire du quadriceps au delà d’un an - 18% à 60°/s pour Rosenberg (26), 16% pour Delahaye (14) et 13% pour Shelbourne (28) à 180°/s, ainsi que la greffe tendineuse qui subit un processus de “ligamentisation” (8).

    2.1.2. PROTOCOLE

Ces connaissances biomécaniques imposent une adaptation du protocole de rééducation fonctionnelle postopératoire qui se déroule en 4 phases :

1 • phase statique, dont les principaux objectifs sont le traitement des phénomènes algiques et inflammatoires, le gain articulaire et la levée de la sidération musculaire, la verticalisation avec reprise d’une déambulation le plus souvent en décharge.

2 • phase dynamique, au cours de laquelle l’appui est repris avec abandon des aides techniques et restauration de l’autonomie à la marche, le travail de gain articulaire et de renforcement musculaire est continué en prenant les précautions classiques vis à vis du transplant (contre-appui résistif proximal sur la tubérosité tibiale antérieure). Une sollicitation proprioceptive est ajoutée de façon progressive.

3 • phase athlétique, avec musculation et reconditionnement général à l’effort intégrant la reprise des activités physiques et sportives légères.

4 • phase sportive, visant le retour à l’entraînement intensif et la compétition.

A chacune de ces phases, des complications spécifiques de gravité diverse peuvent survenir et nécessiter un traitement adapté. Nous les citons ci-après par classement anatomique, en précisant leur chronologie et le caractère exceptionnel ou anecdotique de certaines.

 

2.2. COMPLICATIONS OSSEUSES

    2.2.1. FRACTURES ET LUXATIONS

Les fractures sont heureusement rares. Elles touchent essentiellement la rotule. En peropératoire, elles sont souvent longitu-dinales et surviennent lors d’un prélèvement trop important du transplant (figure n°1). Elles sont immédiatement ostéosynthésées à minima (vissage transversal). Cela ne fait que retarder la mise en charge et le renforcement du quadriceps. A distance du geste, elles peuvent être occasionnées par un traumatisme banal. Le trait est transversal, au niveau supérieur de la prise de baguette osseuse (figure n°2). Le cerclage haubanage en est la sanction chirurgicale (5, 10).

Il est décrit dans la littérature (22) un cas de fracture fémorale, survenant lors de la pratique sportive et située au niveau d’une vis de ténodèse de la plastie.

Des auteurs scandinaves (21) ont publié le cas d’une luxation traumatique de la rotule lors d’un test isocinétique, 16 mois après ligamentoplastie, chez une patiente âgée de 24 ans enceinte depuis peu. Le protocole comprenait une série excentrique à haute vitesse (180°/s).

    2.2.2. MIGRATION DU MATERIEL D’ANCRAGE

Le matériel de fixation est également incriminé avec migration d’une vis d’interférence fémorale (31), ou tibiale (12 - figure n°3). Cela peut entraîner l’échec de la reconstruction par avulsion complète de la plastie et nécessiter une reprise chirurgicale.

    2.2.3. ELARGISSEMENT D’UN TUNNEL OSSEUX

L’un des tunnels osseux est parfois le siège d’un élargissement progressif (17), de constatation radiologique et sans que cela prête à conséquence (figure n°4). L’auteur propose plusieurs explications possibles telle qu’une résorption synoviale, ou un phénomène de stress-shielding autour de la vis.

2.3. COMPLICATIONS TENDINO-LIGAMENTAIRES

Les complications tendineuses sont diverses et variées.

    2.3.1. RUPTURE TENDINEUSE ET HERNIE GRAISSEUSE

La plus grave, mais aussi la plus rare, est la rupture tendineuse, quadricipitale (4, 15) ou patellaire (23).

Plus anecdotique est la hernie de la graisse de Hoffa à travers l’espace laissé dans le tendon rotulien par le prélèvement (20).

    2.3.2. PATELLA BAJA ET TENDINITE ROTULIENNE

La patella baja ne doit plus être rencontrée depuis la suppression de la suture du tendon rotulien après le prélèvement du transplant (27, 32).

La tendinite rotulienne est le problème le plus fréquemment rencontré, souvent associée à un syndrome rotulien. Les causes évoquées par Shelbourne (29) sont un flexum, une rééducation différée par une immobilisation postopératoire ; celui-ci n’hésite pas à proposer des postures en hyperextension. Pour Aglietti (1), on retrouve une chondropathie ou une dysplasie fémoro-patellaire préexistante, un flexum, une variation de longueur du tendon patellaire (alta/baja), une rééducation difficile, le sexe féminin. Pour ce dernier critère, Noyes (2) à l’inverse n’obtient pas plus de complications chez les femmes (6%) que chez les hommes (4%) sur un échantillon de 94 sujets. Conteduca (11) pour sa part accuse un délai supérieur à 2 ans entre le traumatisme et l’intervention, un haut niveau de pratique sportive et une laxité rotatoire importante (Jerk test coté à 2+ ou 3+). Middleton (24) incrimine un usage immodéré des techniques de renforcement du quadriceps en chaîne ouverte dans la genèse des tendinites rotuliennes.

    2.3.3. SYNDROME DE L’ESSUIE-GLACE

Ce phénomène peut être rencontré au niveau du fascia lata lorsque la plastie est assurée sur une vis épiphysaire ou si la baguette proximale émerge du tunnel fémoral (figure n°5A & 5B).

2.4. COMPLICATIONS ARTICULAIRES

    2.4.1. RAIDEUR

La raideur articulaire est souvent retrouvée au chapitre des complications. Plusieurs causes lui sont attribuées dans la littérature (7,13,19,30) : adhérence simple, algoneuro-dystrophie, absence d’isométrie du transplant, Cyclope syndrome, intervention précoce après l’entorse (délai inférieur à 3 semaines), immobilisation postopératoire et rééducation différée, conflit de la plastie avec l’échancrure intercondylienne.

    2.4.2. DISTENSION ET RUPTURE DU TRANSPLANT

Il est souvent constaté une augmentation du tiroir antérieur lors de la première année postopératoire (9). Cette distension reste inférieure à la laxité préopératoire et ce 10 ans après l’intervention. Cela ne constitue pas une complication en soi ; la gêne fonctionnelle n’y étant pas liée (figure n°6 page suivante).

Cette détente de la plastie ne doit pas être confondue avec une rupture par récidive d’entorse à l’occasion d’un traumatisme banal ou d’un accident sportif itératif. Elle compromet l’évolution à long terme, nécessite souvent une reprise chirurgicale dont le pronostic fonctionnel est moins bon du fait de la répétition des interventions.

    2.4.3. EVOLUTION ARTHROSIQUE

L’évolution inéluctable vers l’arthrose est bien connue en cas de rupture du LCA non opérée. Ceci constitue un argument majeur pour la chirurgie (25). Cependant, la chirurgie ne protège pas contre l’arthrose si une méniscectomie interne a été réalisée avant la ligamentoplastie (9).

2.5. COMPLICATIONS MUSCULAIRES

    2.5.1. CONTRACTURES

Les contractures musculaires surviennent lors de la phase dynamique, et plus précisément au cours du travail de renforcement isocinétique. Il peut s’agir de l’emploi d’une vitesse concentrique trop basse (inférieure à 90°/s), d’une vitesse excentrique trop élevée (supérieure à 75°/s), ou à un seuil trop proche du maximum. Le traitement comprend, outre l’arrêt momentané du renforcement musculaire, les étirements, une bonne hydratation et éventuellement la prescription de myorelaxants.

    2.5.2. DOMS

Les douleurs musculaires d’apparition retardée sont l’apanage du travail musculaire excentrique et pliométrique. Elles régressent avec l’allégement momentané du protocole et la réintroduction plus progressive de ce type d’exercices, également associée à une hydratation plus conséquente et des étirements systématiques.

2.6. COMPLICATIONS FONCTIONNELLES

2.6.1. DOULEURS ANTERIEURES DU GENOU

Les douleurs antérieures du genou (anterior knee pain des auteurs anglo-saxons) regrou-pent un ensemble de syndromes différents tels que le syndrome rotulien et la tendinite patellaire évoquées ci-dessus. Elles désignent également des douleurs décrites par le patient au niveau du site de prélèvement. Elles se manifestent par une difficulté à s’agenouiller et peuvent gêner considérablement certaines professions (carreleur, plombier, poseur de revêtements, etc.) tout comme la reprise de la pratique sportive intensive.

2.6.2. INSTABILITE

Il s’agit d’une instabilité subjective alléguée par le patient alors que l’examen objectif ne retrouve aucun signe de laxité. Il est souvent retrouvé un déficit ou un déséquilibre musculaire séquellaire, un syndrome rotulien douloureux, une appréhension avec inhibition nociceptive et une insuffisance proprioceptive.

2.6.3. REPRISE DES ACTIVITES SPORTIVES

Les études longitudinales montrent que la reprise du sport après ligamentoplastie ne se fait que rarement au niveau préopératoire. La réduction de la pratique sportive est plus importante chez les sujets opérés, par comparaison avec les patients non opérés. L’analyse évoque le déficit musculaire résiduel, la raideur, les douleurs et l’instabilité. Il est pourtant difficile de séparer le traumatisme et son traitement chirurgical de l’évolution naturelle de toute carrière sportive dans le temps, liée à l’âge, au changement de style de vie et aux impératifs professionnels (9).

3 • SYNTHESE ET CONCLUSION

Si les complications graves sont rares et relèvent de la chirurgie, les incidents rencontrés en pratique courante sont le plus souvent dues à une erreur technique, ou une inadéquation entre le régime de rééducation et la tolérance mécanique du genou opéré. Cette susceptibilité algique et inflammatoire du genou doit faire l’objet d’une surveillance régulière de la part du MPR afin de proposer un traitement précoce et adapté pour éviter de sombrer dans un cercle vicieux (Schéma n°1). Ce traitement comprendra des mesures simples comme un allégement du programme, le repos relatif, voire une interruption de quelques jours, associé à

• une électro-physiothérapie (cryothé-rapie, TENS, ultrasons à haute fréquence) - les ondes courtes n’ont pas fait la preuve de leur innocuité face à des vis d’interférence résorbables,

• le port d’une genouillère élastique à évidement rotulien,

• un traitement anti-inflammatoire par voie locale ou générale,

• une série de séances de mésothérapie à distance de la cicatrice.

Le protocole sera repris secondairement et de façon progressive en fonction de l’évolution.

La morbidité des ligamentoplasties par transplant autologue du tiers médian du tendon rotulien apparaît suffisamment importante pour voir la technique au DIDT devenir la méthode de réparation chirurgicale de première intention. On peut espérer constater une diminution des douleurs antérieures et du déficit du quadriceps. Il est encore trop tôt pour bien connaître les complications spécifiques de cette nouvelle technique, surtout vis à vis des muscles ischio-jambiers dont le rôle stabilisateur du genou est fondamental.

A l’exception des professionnels du sport pour qui le retour rapide sur le terrain est une obligation (6 mois postopératoire pour beaucoup), la précipitation ou l’empres-sement n’apporte rien de bénéfique pour la majorité des patients. Ceux-ci sont jeunes et leur avenir nécessite une stratégie basée sur le long terme. u

 

C. R. F. L’ESPOIR

25, Pavé du Moulin

59260 HELLEMMES

mmaillet@worldnet.fr

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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