LINDEMNISATION DU GRAND HANDICAP
M. Philippe HINGRAY
Le cadre juridique de mon intervention concerne les personnes dont le handicap est dorigine traumatique, résultant dun accident, mettant en cause un tiers pour lequel une société dassurances le relève des conséquences financières de son intervention.
1 LES PERSONNES GRAVEMENT HANDICAPEES
Il nexiste pas de définition officielle de la personne gravement handicapée. En général est considérée, comme telle, une personne dont les séquelles entraînent un taux dincapacité permanente, déterminé en fonction du barème du concours médical, de lordre de 50 % et à la condition que ce déficit fonctionnel nécessite le recours à une aide humaine.
Sur un plan général et sans être exhaustif, nous observons deux grandes catégories de victimes :
1 les blessés médullaires, soit pour lannée 1996 environ 2 500 personnes,
2 les traumatisés crâniens graves, dont le nombre varie, en fonction des études qui sont régulièrement menées sur le sujet, entre 3 000 et 5 000 cas nouveaux par an.
Comparée aux 170 000 à 180 000 blessés par an, la proportion des blessés graves peut paraître faible, mais elle concerne malheureusement les situations les plus dramatiques, tant pour la victime elle-même que pour son entourage.
Cette catégorie de victimes a fortement augmenté, à partir de la fin des années 1970, du fait principalement de la création des SAMU.
La rapidité de leur intervention a permis et permet toujours de sauver de nombreuses vies humaines, mais parmi elles certaines conserveront des séquelles importantes.
Les assureurs ont réellement pris conscience de ce phénomène au début des années 1980 et cest à partir de ce moment, quils ont commencé à réfléchir au rôle quils pouvaient avoir à jouer dans le cadre de lindemnisation de ces personnes gravement handicapées.
La réflexion des magistrats a également évolué et une indemnisation relativement forfaitaire de ce type de préjudice a laissé la place à une appréciation in concreto, cest-à-dire au cas par cas, tenant compte de la situation de la victime au moment de laccident et de ses perspectives davenir.
La nécessité de tenir compte de lensemble de ces éléments qui ne concernent plus finalement que la seule personne handicapée, mais également son entourage, son mode de vie, etc nous a amenés à modifier nos habitudes de gestion et à nouer des contacts avec dautres intervenants que la victime elle-même et/ou son conseil.
2 LA POSITION DES ASSUREURS
Nous navons pas qualité pour nous exprimer au travers de cet article au nom de la communauté des Assureurs. Les propos qui vont suivre concernent la tendance générale de notre profession.
Sur un plan général, il est utile de savoir quun peu plus de 3 % des sinistres corporels correspondent à plus de 50 % du montant total des indemnités allouées à des personnes victimes dun préjudice corporel.
Le détail, par poste de préjudice, des indemnités est le suivant :
Frais médicaux, pharmaceutiques et hospitaliers 16,04 %
Incapacité Temporaire Totale 2,11 %
Incapacité Permanente Partielle 16,33 %
Préjudice professionnel 12,33 %
Tierce personne 35,66 %
Frais futurs 6,52 %
Préjudices personnels 6,65 %
Préjudice moral 1,05 %
Préjudice matériel & Divers (aménagements, frais...) 3,31 %
(SOURCE SCOR SCORTECH EXERCICE 1996 - SCOR : Société COmmerciale de Réassurance)
Au travers de ce tableau, nous constatons limportance, au plan financier, pour lassureur, de la perte dautonomie de la victime, puisque le poste tierce personne représente, en 1996 à lui seul, plus dun tiers de lindemnité globale versée à la victime.
De par les différents contacts que nous avons noués, nous avons appris que plus une victime tardait à mettre en uvre les moyens lui permettant daccroître son autonomie, moins elle serait, à terme, autonome.
Ce sont principalement les médecins rééducateurs qui nous ont fait part de ce message, nous incitant à avoir une démarche plus dynamique auprès de la victime, mais également lorsque nous le pouvons, auprès des praticiens.
2.1 La nécessité dun dialogue
A la suite des réunions qui ont eu lieu entre les assureurs, les associations de victimes, les médecins rééducateurs, les médecins de sociétés dassurances, nous nous sommes rendu compte quun dialogue était nécessaire car, dans leur grande majorité, les équipes de rééducation ignoraient tout des aspects de lindemnisation des grands blessés et les assureurs ignoraient de leur côté, les solutions qui pouvaient être mises en place grâce au travail effectué par lassistante sociale, lergothérapeute, le médecin, etc...
2.2 Un dialogue constructif
Aussi surprenant que cela puisse paraître, la victime et son entourage, léquipe de rééducation prise au sens large, léquipe constituée par le médecin conseil de la société dassurances, larchitecte missionné par la société dassurances et le régleur ont le même objectif.
Celui-ci consiste à mettre à la disposition de la victime tous les moyens lui permettant de sadapter à son handicap en optimisant lautonomie restante, afin de faciliter sa réinsertion dans la vie sociale et/ou professionnelle.
Lintérêt est évident pour :
la victime, puisque la recherche de la solution tiendra bien évidemment compte de ses souhaits et de ses possibilités
léquipe de rééducation, dès lors quil sagit là de sa vocation et de sa mission
lassureur, puisque non seulement cet objectif est valorisant dès lors quil permet à la victime de retrouver sa dignité ainsi quune satisfaction dans sa vie de tous les jours, mais également parce que le corollaire de laugmentation de lautonomie de la victime est la diminution de la nécessité daide humaine permettant de réduire le poste tierce personne.
Pourquoi alors ne pas, en commun avec léquipe de rééducation, la victime et son conseil, sa famille, le juge des tutelles lorsquil est saisi, le régleur, rechercher ensemble une solution ayant pour objectif la mise en uvre de moyens permettant à la victime de retrouver une autonomie et de faciliter sa réinsertion sociale et/ou professionnelle ?
La recherche de cette solution commune nest pas contraire aux intérêts de la victime, puisquelle ne vise que le poste tierce personne, dont lindemnisation correspond à la prise en charge des besoins nécessités par les séquelles.
Si ces besoins diminuent, il est normal que lindemnisation correspondante diminue, étant précisé que cette réinsertion na pas dincidence sur le taux dIPP, ni sur les postes de préjudices personnels et par voie de conséquence, na pas dincidence sur le montant de leur indemnisation.
3 LES MODALITES DU DIALOGUE
Il est nécessaire que ce dialogue puisse se nouer dès que la victime est entrée dans le centre de rééducation et que léquipe médicale a pu prendre connaissance des différents potentiels de cette victime.
Néanmoins, ce dialogue ne pourra pas avoir lieu tant que la victime et/ou son entourage et/ou son conseil ne laura autorisé.
Cet élément pourra parfois retarder lorganisation dune rencontre, car la victime ou son entourage nen aura pas compris immédiatement la nécessité, ou naura pas encore pris conscience de la pérennité des séquelles.
Il nous semble cependant utile que léquipe du centre sache quun assureur est prêt à intervenir et cela, soit pour indemniser la victime, soit au contraire pour obtenir, auprès dun autre assureur, lindemnisation du préjudice.
Il est indispensable déviter, dans la mesure du possible, à la victime et à son entourage davoir, en plus des soucis psychologiques propres à tout accident grave, des soucis liés à leur situation financière.
Dans la majorité des cas, le versement de provisions pourra intervenir rapidement.
Il est nécessaire que celles-ci soient adaptées aux difficultés rencontrées par la victime et quelles puissent également lui permettre de pallier son manque dautonomie. Cela peut passer par le versement dune provision permettant lachat dun fauteuil, le retour à domicile le week-end, etc.
Cela entraîne, pour le régleur, la nécessité de connaître les besoins de la victime et qui mieux que léquipe de rééducation peut les lui indiquer ?
De même, au fur et à mesure de lévolution des soins, dautres besoins apparaîtront et nécessiteront le versement de provisions complémentaires pour les satisfaire.
Cest en cela quun dialogue constant est indispensable et trouve toute son utilité.
Cette démarche nécessite linstauration dune grande confiance entre la victime, son entourage et son conseil, léquipe médicale et le régleur.
Or, nous savons que notre principale difficulté réside dans limage quont la plupart des assureurs dans lesprit du grand public.
Certaines démarches originales que nous voulons effectuer font lobjet de soupçons, de méfiance.
Notre message est clair : rencontrons nous et recherchons ensemble les moyens à mettre en uvre pour faciliter la réinsertion sociale et/ou professionnelle des victimes gravement handicapées.
Cette réinsertion peut aller jusquà la recherche dun établissement pouvant accueillir, de façon définitive, une victime, conseiller son entourage sur les démarches à effectuer auprès de la COTOREP, laviser des différentes aides sociales dont elle peut bénéficier, etc...
Au moment de la sortie du centre, lavis de léquipe médicale du centre de rééducation nous est également précieux. Il est indispensable que le médecin expert ainsi que le médecin conseil mandaté par la société dassurances ait connaissance des remarques de léquipe médicale.
Il est important de préciser que le médecin missionné par la société dassurances est un expert diplômé de la réparation du dommage corporel et exerçant une profession libérale, source de son indépendance.
Son rôle est essentiel et ne se limite pas à communiquer à lassureur les éléments nécessaires à lindemnisation de la victime.
Il doit également, en concertation justement avec les équipes de rééducation, déterminer les besoins de cette victime en matière dappareillage, de frais futurs et à notre avis, il doit participer à la réflexion concernant les moyens à mettre en uvre, afin de faciliter la réinsertion sociale et/ou professionnelle de la victime.
Comment aboutir à une juste indemnisation, si nous ne connaissons pas, dans le détail, la situation de la personne gravement handicapée, son potentiel, ses souhaits ?
Nous avons, à la MAAF, en 1996 et 1997, rencontré un peu plus de 50 équipes médicales de centres de rééducation pour leur faire part du message contenu dans les propos précités.
Un seul centre a refusé catégoriquement lidée même dun dialogue avec lassureur.
Les autres centres en ont tous accepté le principe, à la condition que la victime et son entourage aient donné leur accord.
Nous avons depuis, dans certains de nos dossiers, mis en place cette nouvelle procédure et jusquà maintenant, nous avons pu auprès des centres concernés faire la preuve du bien fondé de nos intentions.
Nous nous rendons compte également quil est nécessaire davoir un dialogue commun.
Nous navons, en effet, peut être pas tous la même approche de la définition de la tierce personne, des soins futurs, etc...
Nous restons convaincus que cest au travers de telles actions que nous pourrons mutuellement nous convaincre de lutilité dun dialogue constructif et cela dans lintérêt de la victime gravement handicapée.
MAAF ASSURANCES
Chaban de Chauray 79036 NIORT CEDEX 9
tél : 05 49 34 34 80