LINDEMNISATION DES TRAUMATISES CRANIENS
Me André DESSERTINE
Limportance croissante du nombre des traumatismes crâniens frappant les victimes souvent jeunes à loccasion daccidents de la circulation et la singularité de cette cause de handicap qui conjugue, dans les cas les plus sévères des incapacités physiques et des perturbations mentales ont donné un regain dintérêt à létude des conditions juridiques de lindemnisation de cette catégorie de victime1.
En droit commun de la responsabilité, la réparation des préjudices repose sur quatre grands principes.
Le premier est celui de la responsabilité intégrale, ce qui est aisé quand il sagit du préjudice économique mais beaucoup plus difficile lorsquil sagit des préjudices extra patrimoniaux (pretium doloris, préjudice esthétique, dagrément, sexuel, moral, physiologique...).
Le second principe cest le principe indemnitaire : le juge doit séparer tout préjudice, mais rien que le préjudice, en évitant le cumul entre prestations indemnitaires.
Le troisième principe est celui de lévaluation in concreto en fonction de la situation exacte de la victime telle quelle a été constatée par le juge.
Le quatrième principe est celui du pouvoir souverain du juge du fonds, ce qui a pour conséquence labsence de contrôle de la Cour de Cassation dont linfluence pourrait cependant être précieuse pour faire évoluer les méthodes dévaluation, mais ce pouvoir souverain connaît une limite qui peut être très préjudiciable à la victime dans les cas de demandes insuffisantes avec la règle selon laquelle le juge ne peut statuer, cest-à-dire au delà de ce qui lui est demandé.
Par ailleurs, cette liberté donnée au juge, impose à celui-ci de recueillir tous les éléments susceptibles de léclairer sur létat de la victime et, en premier chef, des éléments dordre médical, doù limportance du rôle joué par lexpert médecin qui apparaît comme un acteur central du procès en réparation.
Sagissant des traumatismes crâniens, la notion de gravité a fait lobjet dans un passé récent dimportants travaux2. Toute une série doutils permettent aujourdhui de déterminer cette gravité : durée du coma - durée du séjour en réanimation - annexe post traumatique - résultat de limagerie.
On considère généralement que le traumatisé crânien grave est celui qui a subi un coma supérieur à dix jours, avec un score de Glasgow à lentrée inférieur ou égal à huit3.
Lexpertise médicale sanalyse comme une mesure dinstruction destinée à fournir au juge des conclusions médico-légales qui serviront de base à lindemnisation de la victime. Lexpertise dinvestigation de lexpert tant tracées par la mission dexpertise que rédige le juge.
Dans le cas du traumatisme crânien, le choix de lexpert et le contenu de la mission revêtent une importance particulière4, en raison des aspects spécifiques des séquelles invalidantes de cette lésion.
Le traumatisé crânien apparaît en effet comme un polyhandicapé : troubles de la motricité - impossibilité daccomplir les actes de la vie courante - troubles de lintelligence, de la mémoire, du comportement Lévaluation de létat physique pose peu de problème, mais lévaluation de létat intellectuel est particulièrement difficile et passe par lévaluation de séquelles souvent délicates à cerner : défaut dattention - lenteur - réduction de la fluance verbale et de la capacité dexpression - perturbation de lorientation - réduction des capacités dapprentissage - troubles de la mémoire - difficultés à réaliser un plan daction - perte du contrôle émotionnel - déshinibition - défaut dinitiative - dépression - agressivité, sans oublier les éléments réactionnels.
La complexité de cette analyse soumet lexpert à des contraintes particulières relatives au moment de la consolidation, en retenant la distinction entre consolidation lésionnelle, consolidation fonctionnelle et consolidation situationnelle qui peut demander plusieurs années.
Il faut tenir compte aussi du fait que le patient, dans cette sorte de handicap, est rarement en mesure de rendre compte de son état réel. Il convient donc davoir lavis de lentourage plutôt que celui du blessé et une bonne expertise ne saurait se dérouler dans le seul cabinet du médecin, elle doit se faire en situation.
Tout cela suppose de la part du juge beaucoup dattention dans le choix de lexpert et dans la rédaction de la mission.
Il est aussi déterminant car lévaluation ne pourra être satisfaisante que si lénoncé de ses demandes a pris en compte lensemble des lésions de la victime, son client.
Pour répondre de façon satisfaisante à cette exigence, lavocat devra être choisi avec soin ; il devra bien connaître le handicap et constituer son dossier avec une particulière rigueur en nhésitant pas à solliciter lavis de personnes qualifiées : architecte, ergothérapeutes, voire associations spécialisées.
Le traumatisme crânien apparaît ainsi parmi tous les traumatismes, celui dont la réparation est la plus difficile. Il est heureux que la pression exercée par les familles ait encouragé tous les professionnels, médecins, juristes, assureurs, pouvoirs publics à dépasser les limites habituelles du processus de réadaptation et à sinterroger sur ce que peut signifier, pour un traumatisé crânien, lélaboration dun projet de vie, première étape de sa réinsertion.n
BIBLIOGRAPHIE
1 A. DESSERTINE : Evaluation et réparation du traumatisme crânien, approche juridique du CTNERHI n° 75. 76 1991. P. 173 à 181.
2 Colloque européen sur lévaluation du préjudice corporel dans les pays de la communauté ADEP PARIS 1988 - LITEC 1990 346 pages. Colloque de Rouen FFAMCSA , janvier 1988 - Revue Française du Dommage Corporel 1988 - 14 n° 14.
3 Congrès de Versailles EBIS, mars 1992 - Revue Française du Dommage Corporel 1993 - 19 n° 2.
Il convient de noter lexistence dun document EBIS qui répond à un double objectif clinique et scientifique et le résultat des travaux du Prof. Hamonet qui propose une analyse médico-légale à quatre niveaux : lésionnel, fonctionnel, situationnel et de réinsertion.
4 Les traumatismes crâniens graves - AREDOC, 1997 - 62 pages
Magistrat Honoraire
Cour dAppel de PARIS
Président de lADEP