RUPTURES MASSIVES DE LA COIFFE DES ROTATEURS
INTÉRÊT DE LA PROTHÈSE INVERSÉE DE P. GRAMMONT
Dr NÉROT Cécile *,Dr BOMBART Véronique **, Pr SCHERNBERG François *
I INTRODUCTION
La physiologie du complexe articulaire de lépaule est de mieux en mieux connue [8,12,16] et le rôle essentiel de la coiffe des rotateurs pour assurer le centrage de la tête humérale lors des mouvements délévation antérieure et latérale est reconnu par tous.
On comprend alors, les conséquences fonctionnelles de la pathologie de la coiffe. Lanatomie de cet ensemble musculo-tendineux situé dans lespace étroit acromio-huméral ainsi que la précarité de sa vascularisation expliquent sa vulnérabilité.
2 HISTOIRE NATURELLE DES LÉSIONS DE LA COIFFE
Progressivement, la tendinopathie évolue vers la rupture de la coiffe. Son évolution se fait à plus ou moins long terme vers lextension aussi bien dans le sens sagittal (atteinte de 1 à 3 tendons) que dans le plan frontal avec rétraction médiale du moignon tendineux et vers laggravation de latrophie musculaire [17]. Lanalyse précise des ruptures de la coiffe relève essentiellement dun bon examen clinique qui orientera les examens paracliniques :
Paradoxalement, la même atteinte de la coiffe des rotateurs na pas toujours les mêmes conséquences au plan clinique.
Une vaste rupture peut aussi bien entraîner un tableau dépaule pseudo-paralytique, totalement impotente en actif mais souple en passif quune discrète gène fonctionnelle dominée par le manque de force, en passant par tous les stades de déficit fonctionnel plus ou moins douloureux.
Lun des éléments pronostiques essentiels concerne lexcentration de la tête humérale vers le haut et aussi soit en arrière, soit vers lavant, sans frein ostéo-ligamentaire efficace et généralement beaucoup moins bien tolérée. Cette excentration peut ne se manifester que lors des mouvements actifs ou se fixer en particulier dans sa forme postéro supérieure aboutissant au stade ultime à une sorte de néo-articulation acromio-trochitérienne.
En effet, les forces exercées par le deltoïde nagissent plus que dans le sens de lascension de la tête humérale sans efficacité sur labduction faute dun centrage actif de la gléno-humérale.
Cette désorganisation fonctionnelle aboutit à un stade de plus à lusure des surfaces articulaires et on parlera dune omarthrose le plus souvent excentrée (cuff tear arthropathy des anglo-saxons [23]) dintensite douloureuse variable.
3 TRAITEMENT CONSERVATEUR
Utilise les moyens classiques : médications symptomatiques, infiltrations, rééducation insistant surtout sur les techniques de recentrage : travail en décoaptation.
4 TRAITEMENT CHIRURGICAL
4-1 Les transferts musculaires
Au stade de rupture massive de la coiffe, les réparations directes son exceptionnellement possibles et efficaces [32].
Des techniques de transposition musculaire sont parfois utilisées : deltoïde [2], grand dorsal [15,25], grand rond [7]. Leurs résultats sont aléatoires et en tout cas, rarement efficaces sur lexcentration surtout dans sa forme antéro-supérieure.
4-2 Des techniques de décompression pure
Acromioplastie[20,24], GLA[26] pourront être indiquées parfois même isolément si la composante douloureuse prédomine. Elles seront menées soit par voie chirurgicale "à ciel ouvert" soit sous arthroscopie. Pour certains [32] une ténotomie du long biceps sera systématique.
4-3 Larthrodèse gléno-humérale nest quexceptionnellement indiquée dans ce contexte.
4-4 Place des arthroplasties
4-4.1 Rappels
Lintérêt des arthroplasties dépaule pour les pathologies dégénératives : omarthrose primaire (centrée) ou rhumatismales est maintenant largement admis [4,9,22]. Or lanalyse des résultats démontre clairement limportance majeure de la qualité de la coiffe des rotateurs quelle soit réparée ou surtout intacte.
4-4.2 Prothèses non contraintes, ce sont les prothèses dites anatomiques.
4-4.2.1 Prothèses totales.
Si les résultats sont généralement très satisfaisants pour les atteintes articulaires (omarthrose, polyarthrite), le pourcentage de descellement glénoïdien est considérable et logique dans le cadre des omarthroses excentrées à coiffe rompue [11] du fait des forces de cisaillement et des contraintes asymétriques exercées sur la partie supérieure de la glène prothétique. *
4-4.2.2 Hémi-arthroplasties.[10]
Afin déviter ce type de complication, une prothèse humérale simple peut être proposée. On utilisera soit une prothèse à petite tête sil est possible de réparer la coiffe sous réserve dun relatif sous dimensionnement de la tête prothétique soit une prothèse à grosse tête cherchant à "exploiter" le calage de celle-ci sous le auvent acromiocoraco-claviculaire.
4-4.3 Prothèses semi contraintes.[1,21,22]
Plusieurs modèles ont été proposés, le but est de limiter les phénomènes dexcentration dynamique de la prothèse humérale en augmentant et/ou en réorientant la surface glénoïdienne
4-4.4 Prothèses bipolaires. [30,31]
Il sagit dimplants à double mobilité qui se composent dun implant huméral sur lequel semboîte une cupule de gros diamètre mobile aussi bien autour de la tête humérale prothétique que au niveau de la glène ou plus exactement de lensemble acromion-glène voire coracoïde au sein duquel elle vient se caler. Il sagit donc dun principe séduisant
4-4.5 Prothèses contraintes [10,13,14,27,28]
Il sagit dun concept ancien, différents modèles ont été imaginés
La prothèse de Grammont ou prothèse DELTA 3 appartient à ce groupe.
4-4.6 Résultats
Nous avons évoqué le problème des descellements glénoïdiens des prothèses totales mises en place dans cette indication. Les prothèses humérales simples comme les prothèses bipolaires donnent assez régulièrement de bons résultats sur la composante douloureuse mais naméliorent guère les amplitudes articulaires. Les prothèses contraintes évoluent -souvent à cours terme- soit à la rupture de limplant huméral à la jonction tête-col (prothèse inversée anatomique à petite tête) soit, plus fréquemment au descellement glénoïdien du fait de limportance des phénomènes de cisaillement concentrés au niveau de limplantation de la pièce glénoïdienne.
5 LA PROTHÈSE DE GRAMMONT [3,5,6,18,19,29]
Cette prothèse inversée contrainte diffère des précédentes par plusieurs caractéristiques. Sa conception est basée sur lanalyse des échecs des autre modèles et sur une étude anatomo-fonctionnelle originale portant essentiellement sur le deltoïde ainsi que sur la situation et la fixité du centre de rotation de la gléno-humérale.
5-1 Principes biomécaniques
Il sagit dune prothèse se mobilisant avec laide du seul deltoïde. Les travaux de Fisher et Gonon [16] ont permis de préciser la complexité du mouvement dabduction qui se déroule non pas autour dun centre fixe et constant mais autour dune série de centres instantanés de rotation (C.I.R) avec association de mouvements de glissement et de roulement et vers 50° dabduction un C.I.R très proche de la glène.
Par ailleurs, dans une épaule normale, il existe un équilibre entre les forces centrifuges luxantes (deltoïde) et les forces centripètes (coiffe). Labsence de la coiffe aboutira donc à un déséquilibre dans le sens de lexcentration.
Linversion des implants et le gros diamètre de la portion glénoïdienne permettent
5-2 Les implants (Fig 1)
La prothèse se compose de 5 parties : 2 au niveau glénoïdien et 3 en huméral.
5-2.1 implants glénoïdien :
la glénosphère (sphère glénoïdienne) de 36 ou 42 mm de diamètre, fixée à los par lintermédiaire dune embase circulaire :
la métaglène. Celle ci est fixée à los par vissage dont loriginalité est dêtre divergent en particulier dans le plan frontal assurant ainsi une bonne mise en compression. Il sagit donc dun implant non cimenté.
La fixation métaglène-glénosphère était initialement assurée par un vissage périphérique, elle est actuellement confiée à un système demboîtement type cône morse.
5-2.2 Implants huméraux
La tige humérale en version cimentée ou non.
Lépiphyse, tronconique décentrée par rapport à la tige humérale se visse sur celle-ci avant la mise en place définitive.
La cupule humérale en polyéthylène, existe en plusieurs épaisseurs, cest elle qui viendra sarticuler avec la glènosphère.
5-3 Principe de la rééducation postopératoire.
Pour P. Grammont, la chirurgie de lépaule est une chirurgie fonctionnelle et "à chirurgie fonctionnelle rééducation fonctionnelle. Le rééducateur na ici plus la crainte de la luxation, plus de doute sur la coiffe des rotateurs puisquelle est absente et concentre ses efforts sur la mobilité et la force du deltoïde. La collaboration chirurgie et rééducation dans une telle optique fonctionnelle est particulièrement gratifiante"
Le programme de rééducation doit viser à réintégrer le membre du patient dans son schéma corporel. Ceci est rendu possible grâce à lindolence retrouvée, le patient cherche essentiellement à recouvrer une autonomie la plus complète possible pour les gestes de la vie courante. Le programme de rééducation privilégiera la récupération globale du membre et non pas la recherche dun gain analytique.
En Post-opératoire : Lessentiel est dobtenir lantalgie, une bonne décontraction du moignon de lépaule et déviter lenraidissement aussi bien de lépaule que des articulations adjacentes, (cryothérapie, exercices pendulaires, mobilisations passives douce des différentes articulations, massages de la région scapulaire). Des consignes spécifiques sont données par le chirurgien en fonction de la voie dabord utilisée et surtout du type de réinsertion deltoïdienne effectuée. Tout devant être fait pour protéger la cicatrisation de ce muscle : futur moteur essentiel de lépaule.
Vers la 3e, 4e semaine, le travail actif progressif est démarré dabord en actif aidé puis contre pesanteur et enfin contre résistance adaptée. Comme pour toute rééducation de lépaule le secteur fonctionnel à privilégier est celui du plan de lomoplate.
Le travail de la récupération de la force musculaire intéresse le deltoïde dans son ensemble mais également de façon analytique sur chacun de ses 3 chefs principaux et le faisceau postérieur fait lobjet dune attention particulière puisque son action peut en partie pallier la déficience des muscles courts rotateurs externes.
De même le renforcement du petit rond a pour but la restauration de ce secteur damplitude.
Aucun travail en décoaptation nest (fort logiquement) intégré dans ce programme.
Enfin, lergothérapie affine cette rééducation en sassurant de la bonne récupération de lautonomie gestuelle du patient et de la compréhension dun certain nombre de consignes de sécurité : éviter le port de charges lourdes, éviter la mise en charge intempestive sur le membre prothèsé, éviter de forcer sur la rétropulsion couplée à la rotation interne (position main dos) nous y reviendrons. Il sagit finalement dun programme de rééducation particulièrement court (eu égard à la durée habituelle du traitement rééducatif des ruptures de la coiffes réparées), bien adapté à des patients le plus souvent âgés et fragiles.
5-4 Résultats (Fig 2 à 10)
Notre série denviron 45 cas na pas encore de recul suffisant (de 4,5 ans à 3 mois) pour nous autoriser une évaluation chiffrée valable au plan statistique. Nous citerons donc seulement les éléments qui nous paraissent dores et déjà importants.
5-4.1 Complications
Les incidents postopératoires de type hématome ou infection sont exceptionnels et ne relèvent daucune spécificité par rapport au modèle prothétique.
Plus intéressants sont les incidents de type mécanique :
5-4.2 Résultats fonctionnels
5-5 Indications
Les données actuelles de lanalyse de notre série et de la littérature nous incitent à lheure actuel à la réserver :
6 CONCLUSION
Les ruptures massives de la coiffe des rotateurs, en particulier associées à une arthrose excentrée de la gléno-humérale entraînent un handicap fonctionnel souvent considérable et douloureux et elles sont dun traitement particulièrement difficile dont les résultats sont fréquemment décevants. Ceci est du essentiellement à la désorganisation fonctionnelle globale des différents groupes musculaires de lépaule. La prothèse inversée de Grammont nous semble une bonne alternative sous réserve dune certaine et obligatoire prudence compte tenu du faible recul global de ses implantations et du caractère invasif de ce traitement. Il est indispensable dassurer une surveillance radio-clinique régulière et prolongée des prothèses implantées de façon à en évaluer précisément l avenir à long terme et à mieux définir les indications et contre-indications.
* Service Orthopédie Traumatologie -I-, CHRU REIMS, Hopital Maison Blanche,
45 Rue Cognacq Jay 51092 Reims Cedex.
** Service de Rééducation Fonctionnelle CHRU REIMS , Hopital Sébastopol,
48 Rue de Sébastopol
51092 Reims Cedex.
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