[G2LU1] PRESENTATION D’UNE FORME RARE DE SUBLUXATION ROTULIENNE : LA SUBLUXATION EXTERNE-INTERNE.

     

       J. Y. DUPONT

       Chirurgien orthopédiste, Clinique Saint Michel, 88 rue de Kergestin, 29000 Quimper

 

 

Résumé:

 

Il existe un sous-groupe des subluxations rotuliennes dans lequel la rotule est subluxée en dehors en extension et subluxée en dedans en flexion. Cette anomalie a été d’abord décrite grâce à l’IRM cinématique. Ce type de subluxation qui semble rare peut être suspecté à l’arthroscanner lorsqu’une subluxation externe de la rotule en extension est associée avec une chondropathie de la facette interne,  et/ou une densification de l’os sous-chondral de la facette interne de la rotule. Nous en présentons 7 cas: 2 étaient asymptomatiques, les autres se plaignaient d’un syndrôme douloureux rotulien, dont 2 bilatéraux. Le diagnostic a été assuré sous arthroscopie en utilisant une voie d’abord supéro-externe proximale 4 cm au-dessus du bord supérieur de la rotule. L’examen doit être fait en surveillant la course rotulienne de l’extension complète jusqu’à plus de 90° de flexion. Aucun traitement chirurgical ne peut être proposé actuellement.

 

Mots clés: rotule, subluxation rotulienne, syndrôme douloureux rotulien, chondropathie rotulienne, arthroscopie

 

 

 

 

Adresse pour correspondance: J.Y. Dupont, Clinique Saint-Michel, 88 rue de Kerjestin 29000 Quimper. Tel (33) 98 53 98 74. Fax (33) 98 53 98 50.

 

Summary:

 

Lateral-to-medial maltracking is a sub-group of patellar maltracking where the patella is laterally subluxed in extension and medially subluxed in flexion. It was first decribed with kinematic MRI.  This rare type of maltracking can be suspected with computerized tomography if lateral patellar subluxation in extension is associated with medial facet chondral changes and/or subchondral bone sclerosis. We present 7  cases (two of which were asymptomatic, the others complaining with anterior knee pain syndrome, including 2 bilateral cases) in whom the diagnosis was assessed arthroscopically using an arthroscopic portal proximal to the patello-femoral joint. Tracking must be examined from full extension to 90° of flexion. No surgical treatment can be proposed at present.

 

Key words: patella, anterior knee pain syndrome, patellar subluxation, patellar maltracking, patellar chondromalacia, arthroscopy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I INTRODUCTION :

 

Une subluxation de la rotule implique une anomalie de contact des facettes articulaires de la rotule et de la trochlée avec incongruence de l’articulation fémoro-patellaire dans tout ou partie de l’arc de flexion-extension du genou. La plus typique est la subluxation externe, dans laquelle les patients se plaignent le plus souvent d’un syndrôme douloureux rotulien, parfois de luxations plus ou moins spontanées de la rotule. Il est notoire de nos jours que les subluxations rotuliennes sont la cause majeure des syndrômes douloureux rotuliens. Les chondropathies rotuliennes sont le plus souvent asymptomatiques, contrairement à l’opinion qui prévalait dans le passé. Dans la littérature, le terme de chondromalacie rotulienne a ainsi été longtemps un équivalent de syndrôme douloureux rotulien. Ce qui est appelé syndrôme rotulien idiopathique pour certains (1) n’est qu’un syndrôme douloureux rotulien dont ni l’examen clinique ni le bilan radiographique standard négatifs ne permettent de faire le diagnostic étiologique. Celui-ci revient alors à des examens plus sophistiqués car il existe toujours une cause, voire plusieurs, à ces symptômes rotuliens.

 

Le diagnostic de subluxation de la rotule est habituellement clinique et radiologique (2-10). En règle le scanner est utilisé pour le confirmer (11-15). La plupart des patients sont traités avec succès de façon conservatrice (1), par anti-inflammatoires, repos, et très classiquement rééducation du vaste interne. Lorsque ce traitement échoue, la chirurgie peut être envisagée et les patients sont alors traités par section de l’aileron rotulien externe, par plicature des deux ailerons rotuliens, ou par transfert interne de la tubérosité tibiale antérieure (TTA). Cette chirurgie est réputée pour être peu fiable, et source d’échecs fréquents, parfois inexpliqués.

 

L’examen arthroscopique de la course rotulienne a été décrit dès les années 70. 2 techniques ont été proposées (16-19): soit par la voie habituelle inféro-externe avec optique de 25 ou 30°, soit par une voie centrale trans-tendino-rotulienne, avec optique de 70° (technique dite « scandinave »). Le diagnostic de subluxation externe de la rotule inclut l’identification d’une bascule externe de la rotule avec contact anormal entre la facette externe de celle-ci et la facette externe de la trochlée, l’ouverture de la partie interne de l’articulation fémoro-patellaire, et la translation externe de la rotule, qui parait suspendue au-dessus de la rampe condylienne externe. L’ensemble représente ce qu’il est convenu d’appeler le signe de Cascells. Des anomalies des surfaces cartilagineuses peuvent aussi être notées et lorsqu’elles sont localisées à la facette externe de la rotule, ou à la facette externe de la trochlée, elles indiquent un conflit avec hyperpression secondaire à la subluxation. La pathogénie des lésions cartilagineuses apparait dans ce cas évidente.

 

De nouvelles techniques comme le scanner ultra rapide (20) ou l’imagerie par résonnance magnétique (IRM) cinématique (21) ont amélioré notre connaissance des subluxations rotuliennes. Cette étude récente du groupe du Cedars Sinaï Hospital de Los Angeles a suggéré qu’en plus des anomalies de positionnement externe de la rotule qui incluent a) la luxation permanente externe de la rotule, b) la subluxation externe chronique, c) le syndrome d’hyperpression externe; peuvent exister d’autre formes, plus rares, de subluxations rotuliennes. Les auteurs ont en particulier isolé un type de subluxation qui n’avait jamais été décrit auparavant. Dans cette anomalie, la rotule est en subluxation externe en extension et en subluxation interne en flexion. Les auteurs l’appellent en Anglais   « lateral to medial maltracking ». Ce terme de « maltracking » indique bien l’aspect dynamique du problème et signifie une anomalie de la course rotulienne. Le seul terme de subluxation, plus statique, refléte mal ledit aspect, et signifie une anomalie de la position de la rotule dans un angle de flexion déterminé. Traduisons l’expression « lateral-to-medial maltracking », faute de mieux, par « subluxation externe-interne ». Shellock et ses collaborateurs ont ainsi isolé 19 cas d’une telle anomalie parmi 14 témoins et 130 patients symptomatiques (235 genoux avec subluxation de rotule) soit 7% des genoux examinés et 9 % des subluxations rotuliennes. Dans cet article, nous présentons 7 cas où le diagnostic a été fait sous arthroscopie et nous discutons la réalité, l’imagerie et le traitement de ce problème.

 

 

 

II Présentation des cas :

 

1° Les cas symptomatiques:

5 patients ont consulté pour un syndrome rotulien douloureux. La durée des symptômes variait de 5 mois à 15 ans. Dans 2 cas les symptômes étaient bilatéraux, et dans les 3 autres cas unilatéraux. Aucun n’avait d’antécédents traumatiques et 3 des patients de ce groupe étaient sportifs de loisirs. Le symptôme prédominant était typiquement la douleur à la montée des escaliers, à l’accroupissement, à l’agenouillement, au relèvement après l’accroupissement, et à la conduite. 3 patients se plaignaient de crissements rotuliens, 2 de sensations d’accrochage avec pseudoblocage, et 1 d’une sensation d’insécurité. L’examen clinique a montré que 2 patients présentaient un petit épanchement intra-articulaire. Tous avaient une mobilité articulaire normale, aucun n’avait d’anomalies patentes de l’axe mécanique des membres inférieurs. L’angle Q ainsi que la position de la TTA étaient normaux. 2 patients avaient un petit signe du rabot, aucun n’avait un signe de Smillie positif et aucune rotule n’était hypermobile ou luxable. Chez 2 patients, existait une douleur à la palpation de l’aileron rotulien externe. (Tableau I).

 

Des signes radiologiques ont été recherchés sur la radio standard, de face en charge en extension et de profil en charge en extension et à 30° de flexion, ainsi que sur les vues axiales à 30° de flexion, avec et sans contraction quadricipitale. Aucun des patients n’a pu montrer le moindre signe de subluxation rotulienne sur l’incidence axiale. 2 d’entre eux avaient une rotule en faux profil externe de Maldague en extension, aucun en flexion.  Le diagnostic clinique initial était dans les 4 cas : « chondropathie rotulienne». Ils ont tous été soumis à un traitement associant le repos, les anti-inflammatoires et la physiothérapie antalgique. Une seule patiente été temporairement améliorée par ce traitement, puis a rechûté.

 

Un arthroscanner a donc été réalisé, combinant des vues transversales de l’articulation fémoro-patellaire en extension et à 20° de flexion, avec et sans contraction quadricipitale. La mesure de la distance TTA-gorge de la trochlée (TAGT) a été faite en extension complète et à 20° de flexion. Elle a été considérée comme normale dans tous les cas (entre 9 et 14 mm en extension, entre 6 et 11 mm en flexion). Cet examen a montré une subluxation externe de rotule en extension, avec bascule et translation latérale, associée à une densification de l’os sous chondral de la facette externe. En flexion les rotules étaient centrées. Les anomalies étaient bilatérales et symétriques. Un ostéophyte externe a été noté chez le patient de 41 ans. La patiente de 29 ans présentait en outre une sclérose sous-chondrale de la facette interne de la rotule. 3 arthroscanners ont montré une chondropathie stade II dans un cas et stade III dans deux cas (Figure 1). Elle se localisait à la facette interne de la rotule. Les cartilages étaient normaux dans les 2 autres cas. Il n’y a eu aucune mise en évidence de conflit fémoro-patellaire interne pouvant indiquer une lésion chondrale secondaire à une compression et à une subluxation interne. Dans tous les cas, la trochlée fémorale était normale. La patiente de 38 ans était la seule à présenter une rotule subluxée en dehors en extension, et subluxée en dedans à 30° de flexion, avec chondropathie interne.

 

Après échec de 3 mois supplémentaires de traitement conservateur, les patients se sont vus proposer une arthroscopie. L’examen sous anesthésie générale était normal, sans anomalies de la mobilité transversale de la rotule. L’arthroscopie par voie inféro-externe a montré dans les 5 genoux (la patiente avec symptomatologie bilatérale a subi une arthroscopie simultanée des deux genoux) un signe de Cascells en extension, et les lésions de chondropathie vues à l’arthroscanner ont été confirmées dans les 2 cas. 2 patients avaient une plica interne qui a été négligée. Aucune autre lésion intra-articulaire n’a été notée. (Tableau II).

 

Compte tenu des difficultés à examiner la course rotulienne en flexion par voie inféro-externe, l’arthroscope a ensuite été introduit par une voie supéro-externe proximale, placée 4 cm au-dessus de l’angle supéro-externe de la rotule. Une optique standard de 25° a été dirigée obliquement à travers le cul-de-sac sous-quadricipital en direction de l’articulation fémoro-patellaire. Ceci permet de ne pas interférer avec la rotule en raison de la position très proximale de l’arthroscope: l’extrémité de cet instrument reste au-dessus de l’articulation fémoro-patellaire pour éviter tout dommage optique. La palpation des cartilages fémoro-patellaires fait partie de l’examen (Figure 2a). Cette technique permet de toujours atteindre 90° de flexion et d’examiner la course rotulienne (Figure 2b). Dans tous les cas, la rotule en extension était subluxée en dehors, avec présence du signe de Cascells (Figure 3). A un angle variable de 30 à 45° de flexion, la rotule avait tendance à se centraliser dans la gorge de la trochlée avant de se subluxer en dedans au-delà de 45 à 60° de flexion (Figure 4). A cette position, une subluxation interne de la rotule était visible, avec bascule interne, contact fémoro-patellaire interne et ouverture de l’interligne fémoro-patellaire externe. Il a été remarqué que, chez les 3 patients qui présentaient une chondropathie de la facette interne, l’emplacement des lésions cartilagineuses coïncidait avec le point de conflit entre la facette interne de la rotule et la facette interne de la trochlée en flexion (Figures 5 et 6). Aucune chondropathie trochléenne en miroir n’était visible.

 

Il semble donc que l’arthroscopie a pu confirmer ce qui avait été indirectement soupçonné par l’arthroscanner dans un des cas, c’est-à-dire un diagnostic de subluxation rotulienne externe en extension devenant une subluxation interne en flexion. Nous avons eu l’impression qu’une section de l’aileron rotulien externe aurait pu aggraver la subluxation interne en flexion, et les seuls traitements arthroscopiques que nous avons pratiqués ont donc été une régularisation de la facette interne de la rotule dans les 2 cas qui présentaient une chondropathie. Aucun des patients n’a été amélioré par ce traitement, et le problème thérapeutique est resté non résolu. Le recul actuel est limité à 2 ans dans le cas le plus ancien. La patiente de 29 ans chez qui la symptomatologie est bilatérale s’est spontanément améliorée ces derniers mois, l’autre est en voie d’amélioration sous traitement symptomatique.

 

2° Les cas asymptomatiques:

Compte tenu de ces observations, nous considérons maintenant que la voie d’abord proximale supéro-externe de l’arthroscope est d’utilisation nécessaire chez tous les patients présentant une subluxation externe de la rotule vue en arthroscopie par voie inféro-externe, surtout en cas de chondropathie rotulienne interne. Cette technique a été ajoutée à notre protocole d’examen arthroscopique du genou depuis que nous appris à connaitre ce type de subluxation. Deux autres cas de subluxation externe-interne ont ainsi été notés dans une série consécutive de 100 patients ayant subi une arthroscopie pour une pathologie du genou autre qu’une anomalie fémoro-patellaire. L’un de ces patients avait une rupture du ménisque interne, l’autre avait une rupture du ligament croisé antérieur. Il est intéressant de noter qu’aucun des deux ne se plaignait de symptômes rotuliens et que leur appareil extenseur était considéré comme normalement aligné, aussi bien cliniquement que radiologiquement. Il semble donc que cette anomalie puisse dans certains cas être asymptomatique. Le long passé asymptomatique des 5 patients déjà présentés avant le début des symptômes en est une autre preuve.  Enfin, 2 cas plus récents (qui ne font pas partie de cette série) chez qui coexistaient subluxation externe en extension et chondropathie rotulienne interne, n’ont montré même à 90°, aucune tendance à la subluxation interne de la rotule en flexion. La rotule restait subluxée en dehors et aucun conflit par hyperpression ne pouvait expliquer ces lésions cartilagineuses dans les angles de flexion observés. Nosologiquement, ces 2 derniers patients pourraient donc appartenir à un autre groupe, sauf si leur subluxation interne n’existait que dans un secteur de flexion échappant aux possibilités de l’examen arthroscopique, au-delà de 90°.

 

 

III DISCUSSION :

 

A Les problèmes sémantiques:

 

Une luxation de la rotule est une perte complète de relations anatomiques entre les surfaces articulaires fémoro-patellaires, avec disparition du contact cartilagineux entre rotule et trochlée. Elle peut résulter d’un accident spécifique où un traumatisme par choc direct interne luxe en dehors une rotule de morphologie et de position normales. Elle peut surtout être le résultat d’une anomalie congénitale de forme et/ou de positionnement de la rotule et/ou de forme de la trochlée, et dans ce cas être quasi spontanée ou traumatique; unique, récidivante, ou permanente.

 

Une subluxation est une incongruence de l’articulation fémoro-patellaire, une sous-luxation, stade intermédiaire entre la position congruente normale et la perte complète de rapports d’une luxation. Elle peut être définie au sens le plus large par l’absence de parallélisme et de symétrie des surfaces articulaires (interlignes fémoro-patellaires interne et externe). C’est bien entendu une définition iconographique, donc principalement radiologique. A l’interrogatoire, on ne peut qu’évoquer ce diagnostic, soit sous forme chronique devant un syndrôme douloureux rotulien, soit sous forme aigue avec accidents douloureux rotuliens, faisant suspecter la quasi luxation se réduisant spontanément. A l’examen physique, on peut parler de subluxation devant soit une rotule en strabisme divergent, soit devant une rotule luxable à l’examen (signe de Smillie). Les termes de luxation et de subluxation sont donc porteurs d’une ambiguité dans la mesure où ils peuvent signifier à la fois a) anomalies anatomiques ou radiologiques, b) signes d’examen clinique et c) accidents symptomatiques.

 

Certains auteurs utilisent ce même terme de subluxation en radiologie pour décrire la translation externe de la rotule sur les incidences axiales ou au scanner (15,22). Ce n’est en fait qu’une des composantes possibles d’une subluxation externe, l’autre étant la bascule externe de la rotule autour d’un axe vertical. Peuvent donc exister 3 types de subluxation externe: par translation externe pure, par rotation externe (ou bascule) pure, ou par translation et bascule associées (15). Pour nous, la rotation sans translation correspond à la définition moderne de l’hyperpression externe de Ficat. Ce terme d’hyperpression externe est utilisé par les radiologues comme un équivalent de la densification de l’os sous-chondral de la facette externe de la rotule. Les cliniciens eux, l’utilisent parfois comme diagnostic clinique lorsque l’aileron rotulien externe est tendu et rétracté à l’examen. Là aussi coexistent donc trois définitions différentes. Toutes ces définitions restent sujettes à discussion, et le consensus est loin d’être réalisé. Une certaine confusion est entretenue dans la littérature par la mauvaise utilisation des mots tels qu’ « instabilité » et « subluxation », en Français comme en Anglais. La lecture de certains articles peut en devenir incompréhensible. Le terme « instabilité rotulienne » est souvent utilisé à tort comme équivalent de « subluxation ». Pour certains, il est l’équivalent du terme « maltracking » anglais, impliquant un aspect dynamique à la subluxation. L’instabilité est un symptôme, ni une anomalie morphologique ni une anomalie positionnelle de la rotule. Cette instabilité fonctionnelle s’exprime a minima sous forme de sensation d’insécurité. A un degré de plus, il s’agit de dérobements. Au stade le plus grave de l’instabilité, les chûtes peuvent correspondre soit à un dysfonctionnement quadricipital réflexe, soit à une subluxation aigüe ou une luxation de la rotule spontanément réduite. Une subluxation chronique de la rotule peut parfaitement être asymptomatique et ne donner lieu à aucune instabilité fonctionnelle. La classification des problèmes fémoro-patellaires en instabilités potentielles, subjectives et objectives (34), malgrè l’attrait de sa simplicité didactique, ne rend pas compte des problèmes complexes que sont les anomalies positionnelles de la rotule dans plusieurs plans de l’espace, et de leurs relations variables avec les symptômes rotuliens.

 

Il est d’autre part difficile de préciser à quel point une subluxation sévère devient une luxation complète. Cette différence n’est pas exprimée dans la classification des problèmes fémoro-patellaires proposée par Merchant (23) pour qui les termes de luxation, subluxation, et hyperpression externe sont équivalents et sont classés comme des sous-groupes d’une « dysplasie fémoro-patellaire ». Il paraît important de remarquer qu’une dysplasie est stricto sensu une anomalie morphologique, définie par rapport à une norme (classification de Wiberg pour la rotulez, de Brattström pour la trochlée). Les subluxations et les luxations de la rotule peuvent exister sans dysplasie de la rotule ou de la trochlée, les épisodes de luxation peuvent survenir ou pas sur une subluxation chronique.

 

Une clarification de la définition précise des termes et une nouvelle classification des problèmes fémoro-patellaires paraissent nécessaires. Une classification purement clinique parait vouée à l’échec. Seules les techniques d’imagerie peuvent rendre compte de la complexité des problèmes fémoro-patellaires pris dans leur ensemble. Pour être précise et complète, une classification doit associer les symptômes, la position de la rotule, la morphologie fémoro-patellaire, et l’état des cartilages. La précision se paye alors par une certaine lourdeur qui parait inévitable. La définition d’un cas clinique devient alors: « luxation récidivante de rotule sur subluxation chronique avec dysplasie rotulienne et trochléenne et patella alta», « syndrôme douloureux rotulien par subluxation externe de la rotule avec chondropathie externe sans dysplasie », « subluxation rotulienne externe asymptomatique sans chondropathie ni dysplasie » ou encore « syndrôme douloureux rotulien par chondropathie sur rotule centrée sans dysplasie ».

 

B Les mouvements de la rotule:

 

Il a été décrit (24-25) 3 directions principales de translation rotulienne lors de la flexion-extension du genou : proximale-distale, interne-externe, antérieure-postérieure. La rotule peut également subir des mouvements selon trois différents axes de rotation : rotation interne-externe autour d’un axe vertical, flexion-extension autour d’un axe transversal, abduction-adduction autour d’un axe antéro-postérieur. Ces mouvements combinés sont très complexes, même en dehors de toute pathologie, et nécessiteraient une analyse des déplacements simultanés dans tous les plans de l’espace. Pour l’instant, notre seul espoir d’expliciter ces phénomènes repose sur les techniques d’avenir telles que l’imagerie tridimensionnelle. Seuls ces examens nous permettrons de comprendre exactement ce qui se passe dans les articulations fémoro-patellaires normales et dans les subluxations rotuliennes. D’ici là les méthodes d’analyse radiologique que nous possédons risquent d’être incomplètes et insuffisantes, donc trompeuses.

 

Lorsqu’une rotule se subluxe, la subluxation peut survenir au cours de la totalité du mouvement de flexion-extension, ou seulement dans un secteur de flexion limité. Si, comme le suggèrent la thèse de Van Kampen et l’article de Heegaard (26), la cause des subluxations rotuliennes se trouve principalement dans la morphologie des épiphyses du genou, l’analyse de la forme de la rotule et de la trochlée prend une importance majeure. Il faut étudier non seulement la morphologie osseuse, mais aussi l’épaisseur variable du cartilage articulaire. L’arthro-scanner  montre souvent que forme des surfaces cartilagineuses et forme osseuse ne sont pas équivalentes. Par exemple, une trochlée osseuse apparaissant trop creuse peut être en fait normale si le cartilage est plus épais au centre du V trochléen qu’à sa périphérie. C’est un des facteurs limitant l’intérêt de la radiologie standard dans l’analyse des phénomènes fémoro-patellaires, en raison de la radio-transparence du cartilage. L’anatomie a encore beaucoup à nous apprendre sur le sujet.

 

C Le cadre général des subluxations rotuliennes:

 

Historiquement, la subluxation externe a été considérée comme la seule forme de subluxation significative. Ficat, repris par de nombreux auteurs, a considéré qu’elle était secondaire à une rétraction de l’aileron rotulien externe. Il a bien montré comment la subluxation anatomique précède le pincement articulaire qui aggrave lui-même l’image de subluxation. Insall (4) a suggéré qu’elle était dûe à une association complexe de défauts d’alignements dans lesquels des facteurs liés aux morphologies épiphysaires étaient combinés à d’autres facteurs liés aux structures gamentaires et tendineuses péri-rotuliennes. Il existe probablement, comme le suggèrent l’IRM et l’arthroscopie, plusieurs types de subluxations externes. La subluxation interne est rare et a été très peu étudiée dans la littérature. Elle ne peut devenir évidente à la radiographie que lorsque translation interne et amincissement du cartilage fémoro-patellaire interne sont présents (Figure 7). Dans les autres cas, elle échappe à la radiologie conventionnelle. Eppley (27) s’est surtout intéressé aux subluxations internes iatrogènes dues à une transposition interne  excessive de la TTA ou à une section de l’aileron rotulien externe. Shellock en trouve dans 41% de ses examens en IRM cinématique (21), ce qui parait beaucoup pour une anomalie censée être rare. Pinar (28) a confirmé que la subluxation interne pouvait être analysée au scanner et dans sa série elle représente 5 cas sur 38 examens de genoux.  Merchant, dans une version révisée de sa classification clinique des problèmes fémoro-patellaires, refuse d’inclure les subluxations internes autres que iatrogéniques, arguant du manque d’écrits scientifiques crédibles sur ce sujet (29).

 

Van Kampen dans sa thèse (24) a réalisé une analyse tridimensionnelle de l’articulation fémoro-patellaire. La position de la rotule dépend de l’association de facteurs articulaires et péri-articulaires. Il confirme donc les conceptions d’Insall. Les facteurs liés aux parties molles sont prédominants en extension, et la morphologie de la trochlée contrôle la course rotulienne dès les premiers degrés de flexion. Les travaux de la même équipe (26) ont aussi démontré que l’effet mécanique de recentrage rotulien d’une section de l’aileron externe est quasi nul, au moins sur des genoux de cadavres.

 

Les faits expérimentaux s’accumulent maintenant pour suggérer que les subluxations rotuliennes ont des origines multifactorielles. Les interactions de facteurs tels que la forme de la rotule, sa hauteur et la longueur du tendon rotulien, la forme de la trochlée, l’axe du membre inférieur, la structure des ailerons rotuliens interne et externe ainsi que leur tension, la longueur du quadriceps et des ischio-jambiers, l’insertion du vaste interne et du vaste externe et leurs actions dynamiques, la position de la TTA et l’angle Q, l’antéversion fémorale, la rotation interne de la diaphyse fémorale, la rotation externe de la diaphyse tibiale, l’arrière pied et l’hyperlaxité constitutionnelle, n’ont jamais été précisément analysées. La littérature n’offre que des visions partielles de ces problèmes complexes (30-35). La liste exaustive de ces facteurs n’a même jamais été écrite.

 

D Les subluxations externes-internes:

 

Stanford, utilisant le scanner ultra rapide (20), a analysé la dynamique de la rotule en pratiquant des examens séquentiels de sa position entre 90° de flexion et l’extension complète (sur 38 cas seulement, dont 20 témoins). Il a décrit deux positions rotuliennes principales : soit la rotule est centrée lors de tout l’arc de flexion, soit elle est subluxée en dehors dans les 20 derniers degrés d’extension. Il n’a pas mentionné les subluxations externes-internes, ni la subluxation interne de rotule. Ainsi que d’autres auteurs, il insiste sur la difficulté d’analyser précisément la fonction et la course de la rotule.

 

Shellock (21) a analysé la flexion-extension passive du genou sur des patients en décubitus ventral sur la table d’IRM, sur des séries de vues séquentielles prises de 5 en 5°, de 5 à 30° de flexion. La cinématique rotulienne est reconstruite en faisant défiler les images ainsi collectées. Notons que la position du patient peut influencer la position de la rotule, ainsi que sa course. Pour des raisons techniques, le secteur de mobilité est très réduit, et la course rotulienne n’est pas analysée en deçà de 5°, ni au-delà de 30°. Ceci parait très insuffisant pour une articulation qui offre un secteur de mobilité de 0 à 120 ou 150°. La sélection des cas peut préter à critique, mélangeant témoins, patients symptomatiques et échecs de la chirurgie. Aucun angle de subluxation n’est mesuré (angles de Merchant et de Laurin, par exemple), pas plus que n’ont été effectuées des mesures des angles d’ouverture de la trochlée. Il n’y a pas de corrélation entre cette IRM cinématique et la radiographie ou le scanner. 23 patients sont des échecs de sections d’ailerons rotuliens externes, ce qui peut modifier la position de la rotule. Aucun des témoins et 93% des symptomatiques ont une subluxation de rotule. 17% des rotules analysées sont bien centrées. 1%  est en luxation externe complète, 26% en subluxation externe, 8% en hyperpression externe, 41% (!) en subluxation interne, et enfin 7% en subluxation externe-interne. Quelles que soient les réserves que l’on puisse émettre, cet article a le mérite d’avoir attiré l’attention sur la possibilité de formes rares de subluxations rotuliennes, ne pouvant pas être diagnostiquées par des techniques radiologiques conventionnelles. Jusqu’à présent, la radiographie et le scanner, en dehors de cas exceptionnels (28), n’ont pas réussi à démontrer cette subluxation externe-interne et elle n’a jamais été décrite auparavant par des méthodes arthroscopiques. Il semble que la radiologie puisse en montrer de rares cas lorsqu’une arthrose fémoro-patellaire est localisée sur la facette interne à 60 ou 90° de flexion alors que cette rotule est subluxée en dehors à 30° (communication personnelle J. Bernageau, fig. 8).

 

On peut être étonné par les chiffres de Shellock et son équipe. Près de 10% des subluxations rotuliennes seraient du type externe-interne. Leur travail est le seul qui ait recherché ces subluxations de façon systématique, et ils ont analysé près de 300 cas. Nous n’avons pas utilisé la même méthodologie, et nous n’avons étudié que 100 genoux consécutifs en arthroscopie. Notre impression est que la véritable fréquence des subluxations externes-internes est peut-être située entre ces 2 extrèmes de 2% et 10%. Pinar en a trouvé 1 cas sur 38 genoux étudiés de 10 en 10°, de l’extension à 60° de flexion, au scanner (28). L’IRM ne permet pas un examen très rigoureux de l’articulation fémoro-patellaire. La position de la rotule peut être analysée avec une précision qui semble inférieure à celle du scanner (Figure  9). L’état du cartilage est rarement évident, au point que se développent maintenant les techniques d’arthro-IRM, enlevant à cet examen le caractère non-invasif qui faisait sa supériorité. Enfin, l’IRM est plus opérateur-dépendante que les autres techniques radiologiques. La définition des images exposées dans l’article de Shellock est médiocre, et le diagnostic de subluxation repose plus sur des impressions de déplacement de la rotule que sur des mesures objectives précises. Les générations futures d’IRM permettront certainement d’affiner ce type d’analyses en donnant de valeurs chiffrées et reproductibles.

 

Maldague et Malghem (35) ont montré comment la position de la rotule peut être déterminée sur des radiographies de profil en analysant les positions respectives de la crête centrale et du bord externe de la rotule. Cette méthode du profil rotulien démontre avec une excellente fiabilité la subluxation externe de l’extension à 30° de flexion, dans sa composante de rotation externe de la rotule, mais pas dans sa composante de translation externe. Dans notre expérience, les genoux ayant une subluxation externe de la rotule par translation externe sans rotation externe ont un cliché de profil normal ou presque: seul le scanner montre bien ce cas particulier de subluxation. Seules les subluxations avec rotation externe pure ou translation et rotation externes associées ont un cliché de profil anormal. La méthode du profil rotulien ne semble pas pouvoir démontrer les subluxations internes ou externes-internes de rotule. Les subluxations internes semblent plus comporter une composante de translation interne que de rotation  interne de la rotule. Les subluxations externes-internes pourraient ne mettre en évidence qu’un aspect relativement banal de stade de faux profil externe (ou stade 2) de Maldague en extension. L’examen au scanner, lui, est limité à un angle de mobilité du genou allant de l’extension à 60° au maximum. Au-delà, les problèmes techniques empêchent l’analyse de la position rotulienne. Les signes indirects comme l’association d’une subluxation externe et d’une chondropathie ou d’une densification sous chondrale interne prennent toute leur valeur. L’association subluxation interne et densification de la facette externe  est plus rare mais a probablement la même valeur (Figure 10). L’IRM cinématique est peut-être notre seul espoir de classification et de démembrement de ces différentes formes de subluxations à l’avenir. Mais elle est difficilement accessible. Par ailleurs il est essentiel de la confronter aux autres techniques d’imagerie. Il faudra bien un jour évaluer la sensibilité et la spécificité de chaque examen radiologique dans le diagnostic de chaque type de subluxation: subluxation externe, interne, externe-interne. Il reste à déterminer l’examen de référence qui servira à tester les autres méthodes. Enfin, l’analyse des relations variables qui existent entre chaque type de subluxation et les symptômes qui en découlent devra également être établie.

 

E Subluxation externe-interne et symptômes rotuliens:

 

La relation entre la subluxation externe-interne et ses symptômes éventuels n’est pas claire. Shellock a établi que ses patients ayant une course rotulienne normale étaient tous asymptomatiques, alors que ceux étant en subluxation externe-interne étaient tous symptomatiques. Les deux cas que nous avons identifiés par un examen de routine chez des patients asymptomatiques (du point de vue de l’articulation fémoro-patellaire) ont démontré que ce type de subluxation n’est pas toujours associé à des symptômes. Dans une étude radiologique utilisant la technique du profil rotulien de Maldague et Malghem (37-38), nous avons identifié 165 patients avec une subluxation externe bilatérale de rotule. 51 étaient asymptomatiques, 66 avaient des symptômes unilatéraux, 48 avaient des symptômes bilatéraux. Ce pourcentage élevé de patients asymptomatiques justifie une approche thérapeutique extrêmement prudente de ces genoux. Le but principal du traitement reste pour nous de transformer les genoux symptomatiques en genoux asymptomatiques par des méthodes conservatrices et de n’inclure la chirurgie dans le traitement qu’en tout dernier ressort.

 

Les relations variables entre anomalies et symptômes dans la pathologie fémoro-patellaire ne manquent pas d’étonner. Les mécanismes des douleurs rotuliennes sont multiples, et ne relèvent pas tous de facteurs mécaniques: hyperpression osseuse, irrégularités de surface des cartilages, synovite, voire névrômes des ailerons rotuliens (39) font partie des causes de douleurs. L’article de Dye est à cet égard révélateur de notre manque actuel de connaissances (40). Mais il indique la voie à suivre pour progresser dans la compréhension des phénomènes fémoro-patellaires.

 

Nous avons évoqué les caractères polymorphes et multifactoriels des subluxations rotuliennes. Ils contrastent avec la symptomatologie uniforme mais inconstante par laquelle elles peuvent s’exprimer. Le terme de syndrôme douloureux rotulien est devenu un pont-aux-ânes de la pathologie du genou, à la fois cache-misère et témoin de notre ignorance. Un des problèmes est peut-être le fait que chirurgiens et radiologues recherchent une pathologie, c’est-à-dire une relation stricte et fiable entre une maladie et des symptômes. La fréquence des subluxations rotuliennes asymptomatiques nous a fait proposer (38) l’assertion suivante: ce ne seraient pas une pathologie au sens strict, mais des anomalies morphologiques multifactorielles à expression clinique variable.

 

F Subluxations et chondropathies:

 

Ficat a suggéré qu’il y avait 2 facteurs possibles de chondropathie rotulienne secondaires à des subluxations : pression excessive ou pression insuffisante. Les pressions excessives expliquent bien les lésions chondrales externes des subluxations externes de rotule, mais l’absence de contact et l’hypopression créatrices de lésions cartilagineuses n’ont jamais été confirmées expérimentalement. Elle restent une spéculation orthopédique. Il en est ainsi des raisons pour lesquelles une subluxation externe de rotule pourrait entraîner une lésion secondaire de chondropathie de la facette interne de la rotule. Les lésions de conflit de la facette interne n’ont jamais été considérées comme des lésions de pression excessive en l’absence de démembrement des subluxations internes de la rotule ou des subluxations externes-internes. Nous avons pû montrer arthroscopiquement qu’au moins dans certains cas, les lésions de la facette interne de la rotule peuvent être la conséquence d’une subluxation interne en flexion et donc d’une hyperpression localisée. Une autre hypothèse serait que ces lésions cartilagineuses de la facette interne de la rotule soient dûes au contrecoup lors d’une luxation externe de cette rotule (ou lors de sa réduction, avec lésion en miroir par impaction sur le condyle externe), mais aucun de nos 7 cas n’avait d’antécédents de luxation de rotule. Les subluxations externes-internes ne semblent pas faire partie du cadre nosologique des maladies luxantes de la rotule, mais seulement de celui des syndrômes douloureux rotuliens. Il est possible enfin que les lésions de chondropathie par hypopression n’existent pas.

 

Dans ces associations de subluxation et de chondropathie, le problème de la génèse des symptomes, et particulièrement de la douleur rotulienne, mérite encore une fois d’être posé. Il semble que la subluxation soit au premier plan, probablement par le biais des pressions sous-chondrales excessives (mais plusieurs autres causes de douleurs peuvent coexister, isolément ou en association). Les lésions chondrales semblent moins significatives. Nos 2 cas où la chondrectomie isolée n’a entrainé aucune amélioration clinique peuvent être notés. Le nombre très restreint de patients doit toutefois rendre prudent dans les conclusions physiopathogéniques.

 

G Subluxations rotuliennes et arthroscopie:

 

Nous suggérons que lorsque l’arthroscanner démontre une subluxation externe de la rotule en extension et des lésions de la facette interne avec ou sans densification de l’os sous-chondral de la facette interne de la rotule, un diagnostic de subluxation externe-interne peut être proposé en lieu et place d’une subluxation externe banale. Une confirmation est essentielle, compte tenu de l’impact possible de ce diagnostic sur la démarche thérapeutique. L’arthroscopie semble une méthode diagnostique efficace, contrairement à la radiologie courante. Il est important de souligner que la course rotulienne doit y être évaluée au-delà de 60° de flexion et qu’il faut donc introduire l’arthroscope par voie supéro-externe (41). Le diagnostic arthroscopique des subluxations rotuliennes est controversé, bien qu’il ne fasse aucun doute chez les experts (41). Le signe de Cascells est souvent retrouvé chez des patients dont l’articulation fémoro-patellaire est asymptomatique, subissant une arthroscopie pour tout autre raison, pathologie méniscale ou ligamentaire par exemple. Cascells lui-même a d’ailleurs souligné que son signe se retrouve dans la majorité des genoux. Le manque de spécificité de ce signe est donc remarquable, mais n’a jamais été chiffré par des études prospectives. Cela ne signifie par pour autant qu’il doive être tenu pour négligeable. Il peut n’indiquer qu’une subluxation, à la charge du chirurgien d’estimer si cette subluxation est symptomatique ou asymptomatique, cliniquement significative ou pas. L’étude arthroscopique de Lindberg confirme que les subluxations rotuliennes sont une cause majeure de syndrôme rotulien, contrairement aux chondropathies rotuliennes (19). La fréquence des subluxations rotuliennes asymptomatiques et non significatives en arthroscopie est à rapprocher du même phénomène en radiologie, lorsqu’on utilise une méthode sensible comme l’est le profil rotulien en extension (37). Profil rotulien en extension et arthroscopie sont les moyens les plus sensibles et les moins spécifiques de dépister les subluxations rotuliennes (42).

 

Proposer l’arthroscopie comme moyen systématique d’exploration des syndrômes rotuliens est une attitude excessive et dangereuse, à juste titre largement stigmatisée  (43). Mais il faut bien admettre que lorsqu’un syndrôme rotulien reste inexpliqué par la radiographie ou même le scanner, il peut justifier un bilan arthroscopique après échec d’un traitement symptomatique. L’examen soigneux de l’articulation fémoro-patellaire montre alors le plus souvent une subluxation de rotule, et le signe de Cascells prend toute sa valeur. La fréquence de ce signe signifie simplement que la sensibilité de l’arthroscopie est supérieure à celle de la radiologie dans le dépistage des subluxations rotuliennes. L’étude prospective multifactorielle de ces signes radiologiques et arthroscopiques est en cours. Le reproche classique que l’on fait à l’arthroscopie est d’examiner la rotule dans une articulation gonflée de sérum, ce qui tendrait à faire basculer la rotule en dehors. Si la pression intra-articulaire explique le signe de Cascells, pourquoi alors toutes les rotules ne sont-elles pas subluxées en arthroscopie? Pourquoi voit-on aussi parfois en arthroscopie des subluxations internes de la rotule? Il semble d’après notre expérience personnelle que la pression intra-articulaire influence peu la position de la rotule, mais là aussi des études prospectives doivent être réalisées. Soulignons enfin que l’ examen de cette partie de la cavité articulaire est très souvent négligé lors de cet examen, ce qui n’améliore pas la crédibilité de l’arthroscopie, très « opérateur-dépendante », alors que c’est la technicité de l’examinateur qui devrait être mise en cause.

 

H Traitements de ces subluxations:

 

Il n’y a aucune solution évidente au traitement chirurgical de ces subluxations rotuliennes externes-internes. Le transfert interne de la TTA combiné avec une section de l’aileron rotulien externe, avec ou sans plicature de l’aileron rotulien interne, comporte une grand risque iatrogène de subluxation interne de la rotule, avec aggravation possible des lésions de chondropathie de la facette interne. Simpson (44) n’a pas mentionné ces complications quand il a abordé les échecs de la section  de l’aileron rotulien externe. Hughston (45) a néanmoins suggéré que 50 % des patients restaient symptomatiques après section de l’aileron rotulien externe, et présentaient une forme ou une autre de subluxation interne de la rotule. Shellock (46) utilisant sa technique d’IRM cinématique dans 43 échecs de sections de l’aileron rotulien externe a noté dans 63 % de ces genoux une subluxation interne de la rotule. Ces résultats suggèrent fortement qu’au moins certains de ces échecs pourraient être liés à une absence de diagnostic pré-opératoire de subluxation externe-interne de la rotule, et donc à un traitement erronné (Fig 11).

 

Dans toute la mesure du possible, la chirurgie doit donc être évitée. Force est alors de se rabattre sur un traitement conservateur. Celui-ci ne peut pas prétendre corriger la cause des douleurs, mais tenter de rendre l’articulation fémoro-patellaire indolore. Nous avons essayé sans grand succès les anti-inflammatoires, les antalgiques, le port d’une genouillère, la rééducation. Le repos sportif, la suppression prolongée des activités douloureuses sont plus efficaces. Tout reste à faire dans ce domaine aussi, à commencer par l’apprentissage de la patience pour le patient comme pour le chirurgien, et la résistance à la tentation du syndrôme de Procuste cher à Pierre Stagnara (47).

 

CONCLUSIONS :

 

La subluxation externe-interne de la rotule est un problème rare, mais qui doit être compris comme un sous-groupe des subluxations rotuliennes. Elle peut être mise en évidence par l’arthroscopie ou par l’IRM cinématique alors qu’elle échappe presque toujours aux techniques radiologiques plus conventionnelles. Ce type très particulier de subluxation peut être suspecté à l’arthroscanner si une subluxation externe de la rotule est associée à une chondropathie de la facette interne de la rotule, avec ou sans densification de l’os sous-chondral de la facette interne. La véritable fréquence de cette anomalie et son rôle dans le syndrôme douloureux rotulien doivent être estimés en utilisant des études prospectives contrôlées chez des patients symptomatiques et dans une population asymptomatique. Il est important de souligner que le diagnostic arthroscopique de cette anomalie nécessite une approche très proximale au-dessus de l’articulation fémoro-patellaire, et que la course rotulienne doit être examinée de l’extension complète jusqu’à 90° de flexion ou plus. Il ne semble pas que l’optique à 70° soit nécessaire dans cette identification. Le traitement chirurgical éventuel reste à définir.

 

Beaucoup de chirurgiens utilisent de façon uniforme soit la section de l’aileron rotulien externe isolée ou associée à une plicature interne, soit le transfert de la TTA, quel que soit le type de subluxation rotulienne. La recherche d’une fiabilisation de la chirurgie rotulienne, et d’un taux moindre d’échecs inexpliqués, devrait conduire à un effort d’exploration et de compréhension nosologique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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47 Stagnara P. Allocution du Président, SOFCOT 1982, Rev Chir Orthop, supp II, 1983.

 

 

 

 

ILLUSTRATIONS

 

Figure 1: Arthro-scanner: subluxation externe de rotule avec chondropathie de sa facette interne et densification sous-chondrale externe.

 

Figure 2a: Examen arthroscopique de l’articulation fémoro-patellaire en extension par voie supéro-externe proximale. Palpation du cartilage rotulien par voie inféro-externe.

 

Figure 2b: Examen à 90° de flexion pour analyse de la course rotulienne en flexion.

 

Figure 3: Genou droit: vue arthroscopique d’une subluxation externe de rotule en extension avec bascule externe et ouverture de l’interligne fémoro-patellaire interne. Présence d’une plica interne, absence de chondropathie rotulienne ou trochléenne.

 

Figure 4: Même genou: examen en flexion avec translation interne de la rotule et ouverture externe.

 

Figure 5: Genou droit: vue arthroscopique d’une subluxation externe de rotule en extension. Zone de chondropathie de la facette interne de la rotule sans conflit fémoro-patellaire.

 

Figure 6: Même genou: à 30° de flexion, la zone de chondropathie entre en contact avec la trochlée du fait de la bascule interne progressive de la rotule: lésion d’hyperpression localisée.

 

Figure 7: Subluxation interne de rotule droite en incidence axiale, avec arthrose élective fémoro-patellaire interne. La subluxation paraît être la cause de l’arthrose.

 

Figure 8: Incidences axiales à 30° (en haut) et 60° de flexion (en bas), quadriceps relâchés. Subluxation externe à 30°, subluxation interne à 60°, avec pincement de l’interligne fémoro-patellaire interne. Document J. Bernageau.

 

Figure 9: Subluxation interne de rotule à l’IRM, avec amincissement de l’interligne fémoro-patellaire interne.

 

Figure 10: Scanner des 2 genoux: la rotule gauche est en subluxation interne alors que la densification de sa facette externe est manifeste.

 

Figure 11: Echec de section isolée de l’aileron rotulien externe, arthro-scanner 1 an après l’intervention pour subluxation externe: déhiscence de l’aileron externe, hypercorrection avec bascule rotulienne interne et densification de la facette externe. La chondropathie de la facette interne de la rotule était probablement préexistante et fait évoquer a posteriori une subluxation externe-interne avec diagnostic et traitement erronés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

identité

âge

sexe

côté

activité

début

douleur

durée

début

type

LED...

29

F

bilat

A

spontané

oui

10 ans

progressif

rotulienne

GOU...

34

F

D

S

spontané

oui

5 mois

progressif

rotulienne

DIS...

38

F

bilat

S

spontané

oui

18 mois

progressif

rotulienne

LET...

27

M

D

A

spontané

oui

9 mois

progressif

rotulienne

HAS...

41

M

G

S

spontané

oui

15 ans

progressif

rotulienne

PER...

43

M

D

S

0

oui

0

0

ménisque interne

LEB...

22

M

D

L

0

0

0

0

(LCA)

 

 

 

Tableau I: présentation des cas cliniques.

 

 

 

 

identité

âge

sexe

axiale

TA-GT extension

rotule scanner extension

rotule scanner flexion

rotule arthro extension

rotule arthro flexion

cartilage rotulien

LED...

29

F

normale

11

sublux. externe

centrée

Cascells +

sublux. interne

normal

GOU...

34

F

normale

9

sublux. externe

centrée

Cascells +

sublux. interne

normal

DIS...

38

F

normale

12

sublux. externe

sublux. interne

Cascells +

sublux. interne

chondropathie interne

LET...

27

M

normale

12

sublux. externe

centrée

Cascells +

sublux. interne

chondropathie interne

HAS...

41

M

normale

14

sublux. externe

centrée

Cascells +

sublux. interne

normal

PER...

43

M

normale

 

 

 

Cascells +

sublux. interne

normal

LEB...

22

M

normale

 

 

 

Cascells +

sublux. interne

chondropathie interne

 

 

 

Tableau II: imagerie des patients