Le genou
douloureux « rotulien ».
Jean-Yves
Dupont, chirurgie orthopédique et traumatologique, Clinique Saint Michel, BP
1727, 29107 Quimper Cedex.
Les
douleurs antérieures du genou sont le motif le plus fréquent de consultation
concernant l’appareil locomoteur, si l’on excepte les lombalgies. Elles restent
un motif de controverse, voire de perplexité, pour les praticiens. Le
diagnostic clinique est évident: la symptomatologie est en effet stéréotypée.
Mais derrière le syndrôme clinique rotulien univoque, l’examen physique est
pauvre et décevant. L’imagerie est donc le recours auquel on demande la cause
des symptômes. Si la radiographie standard du genou donne l’explication
étiologique en montrant une ostéochondrite de la rotule, des séquelles de
fracture ou les signes d’une apophysite de croissance, tout est clair : la
relation entre symptômes et lésions est déterminée. Mais le plus souvent, les
clichés sont normaux et la démarche diagnostique s’efface derrière un
traitement symptomatique, banal et lui aussi standardisé. La prescription
d’anti-inflammatoires et de rééducation du vaste interne pour musculation à but
de recentrage rotulien est parfois complétée par celle de chondromodulateurs.
En effet, une chondropathie rotulienne peut être suspectée, du fait de la
négativité des clichés. Longtemps, les termes « syndrome douloureux
rotulien » et « chondromalacie rotulienne » ont été utilisés
comme des équivalents. Ces idées toutes faites sont acquises depuis près de 30
ans, et perdurent. L’échec fréquent de ce type de démarche diagnostique et
thérapeutique laisse le patient dans une impasse, et le praticien dans le
doute. Faut-il poursuivre les investigations, et se tourner de nouveau vers le
radiologue pour une imagerie par résonance magnétique ou un scanner ?
Faut-il demander l’aide d’un rhumatologue, d’un médecin de médecine physique ou
d’un chirurgien orthopédiste, malgré la mauvaise réputation justifiée de la
chirurgie rotulienne ? Le fait que les références médicales opposables
déconseillent la pratique d’une arthroscopie diagnostique de première intention
ne laisse en effet au chirurgien que la possibilité d’un geste opératoire
agressif, grevé en outre d’un taux d’échecs cliniques trop élevé. La correction
d’une anomalie positionnelle de l’appareil extenseur, autre cause couramment
évoquée, se solde assez souvent par la persistance des douleurs, voire parfois
par leur aggravation (1).
Tout
est donc source de frustration dans ce problème pourtant courant :
l’incertitude quant à la cause, l’absence de relations fiables entre symptômes
et lésions, l’impression fréquente qu’il existe une majoration psychique de la
douleur liée au terrain, les échecs thérapeutiques, l’amélioration
fonctionnelle spontanée fréquente. Tout
se passe comme si nos démarches méthodologiques héritées de la médecine de
Laënnec et de Broca étaient mises en défaut. Les douleurs antérieures du genou
échappent en effet à la définition de la pathologie telle qu’elle est
classiquement envisagée, sauf lorsque l’on découvre une cause bien précise de
douleurs rotuliennes (que nous appellerons spécifique). Ce cas ne représente
que 20% des douleurs antérieures du genou en pratique quotidienne. Les causes
non spécifiques caractérisent le syndrôme douloureux rotulien. La compréhension
de ce problème semble toutefois avoir progressé, même s’il reste très complexe
et controversé. La classification des problèmes fémoro-patellaires que nous présentons est issue de travaux
récents (2) (tab 1 et 2).
Clinique
(3):
1)
Symptômes :
-
La douleur est au premier plan, tellement caractéristique que son origine
rotulienne (ou plus exactement fémoro-patellaire) s’impose d’elle-même après
quelques minutes d’écoute. C’est une douleur rotulienne ou péri-rotulienne
d’horaire mécanique :
-
dynamique : à la
montée et la descente des escaliers, au relèvement après accroupissement, aux
sports (surtout à la montagne) ;
-
statique : en
station assise prolongée (le signe du cinéma), en voiture ;
-
bilatérale une fois
sur deux, surtout chez les femmes jeunes.
Les
antécédents personnels racontent souvent une histoire de crises douloureuses
plus ou moins spontanément régressives, le début pouvant remonter à l’âge de 13
ou 15 ans.
Les
signes d’accompagnement sont variables : craquements en flexion-extension,
pseudo-blocages en demi-flexion, sensations d’accrochage rotulien,
d’instabilité du genou. Le gonflement est rare. L’impotence fonctionnelle,
allant souvent jusqu’à l’arrêt des sports et du travail, scolaire ou non, est
secondaire à la douleur.
Le
terrain est caractéristique si le patient est une adolescente, mais il ne
s’agit que d’un argument de fréquence bien faible et plus caricatural que
formel. Les femmes sont effectivement 2 fois plus nombreuses que les hommes à
se plaindre de telles douleurs, mais tous les groupes d’âges sont touchés.
Parfois
la présence d’antécédents personnels ou familiaux d’épisodes de luxations plus
ou moins spontanées de la rotule attire l’attention. Nous verrons que les
anomalies morphologiques de l’articulation fémoro-patellaire qui sous-tendent symptômes
majeurs (luxations) et mineurs (douleurs) sont quasiment les mêmes et diffèrent
surtout de manière quantitative.
2)
Examen
physique :
Face
à ces symptômes stéréotypés et souvent bruyants, l’examen physique est d’une
aide médiocre. Il peut bien noter des crissements rotuliens en
flexion-extension ou un signe du rabot, un angle Q (angle formé par l’axe du
quadriceps et celui du tendon rotulien, normalement de l’ordre de 15°) plus
élevé que la normale, une rotule luxable transversalement en raison d’une
hyperlaxité ligamentaire, voire un strabisme divergent ou convergent des
rotules. Ces signes n’ont rien de déterminant. Ils peuvent tous manquer, comme
tous peuvent être présents chez des patients n’ayant aucune douleur ni
antécédent rotuliens : leur sensibilité comme leur spécificité sont
faibles. Nous retrouverons cette caractéristique à l’imagerie.
La
recherche de signes orientant vers une cause spécifique est systématique.
L’examen clinique peut montrer des signes de tendinite rotulienne, une plica
interne douloureuse (voir l’encadré) ou la saillie douloureuse de la tubérosité
tibiale antérieure d’une maladie d’Osgood-Schlatter chez un adolescent. Le plus
souvent l’examen physique est pauvre, seulement caractérisé par une douleur
provoquée à la palpation des ailerons rotuliens, et une rétraction des
ischio-jambiers à la manœuvre de Lasègue.
Imagerie :
Radiographie
standard :
Il
est capital que les clichés soient correctement réalisés, selon le
protocole actuel (cf. infra) et interprétés par un radiologue au fait du
problème. En pratique, ces conditions restent trop rarement réunies, d’où la
fréquence persistante des errements.
-
Causes évidentes de douleurs antérieures du genou :
Les
causes spécifiques sont les moins fréquentes. Elles sont souvent mises en
évidence par les clichés standard, quelle que soit la technique de ceux-ci. Il
peut s’agir d’apophysites d’Osgood-Schlatter ou Sinding-Larsen, ou d’anomalies
fémoro-patellaires (ostéochondrites de la rotule ou de la trochlée, séquelles
de fractures…).
-
Les causes non spécifiques, les plus fréquemment à l’origine de syndromes
douloureux rotuliens, sont moins aisées à mettre en évidence. On peut indiquer
d’emblée que les anomalies de l’engagement rotulien sont la cause majeure de
douleurs fémoro-patellaires. Il s’agit d’un problème de centrage de la rotule
lors de la flexion. La position de fonction du genou chez l’homme (qui est,
rappelons-le, l’unique mammifère bipède et plantigrade exclusif) est
l’extension complète. L’articulation fémoro-patellaire possède dans cette
position une caractéristique unique de l’appareil locomoteur: les surfaces articulaires
de la face postérieure de la rotule et de la trochlée fémorale ne sont pas en
contact, et cette articulation est incongruente. Si la rotule est trop haute,
non engagée face à la trochlée, elle est dite en « patella alta ». Du
fait de l’obliquité du quadriceps, elle est alors souvent subluxée
latéralement. Lors des premiers degrés de flexion, elle doit donc suivre un
trajet en Z avant de s’engager dans le sillon trochléen. Au-delà de cet angle
d’engagement rotulien (qui varie de 15 à plus de 45° dans les cas
symptomatiques), la rotule est bien centrée et devient congruente avec la
trochlée fémorale.
Ce
recentrage rotulien anormal est multifactoriel. Il est en effet sous la
dépendance de nombreux paramètres, dont les plus marquants sont la hauteur de
la rotule en extension, et donc la longueur du tendon rotulien; la morphologie de la trochlée, souvent
insuffisamment développée
(dysplasie avec trochlée plate voire convexe dans sa partie proximale); la
morphologie de la rotule (dysplasie également avec rotule plate sans
facette interne); la tension des
ailerons rotuliens (hyperlaxité constitutionnelle); voire plus accessoirement de la torsion des membres inférieurs.
En fait, près de 50 facteurs possibles à l’origine de syndromes douloureux
rotuliens ont été dénombrés. Ils sont presque toujours associés de façon
variable. Aucun n’est isolé et ne peut être identifié comme la cause unique des
douleurs. Les atteintes du cartilage fémoro-patellaire sont presque toujours
secondaires aux anomalies de course rotulienne et de congruence ainsi qu’à
l’hyperpression localisée qui en résulte. Les atteintes cartilagineuses
idiopathiques se révèlent rares. La chondropathie rotulienne isolée
(improprement appelée chondromalacie) est en pratique une cause très peu
fréquente de syndrome douloureux rotulien.
1)
Protocole
radiologique :
Il
doit donc s’attacher à démasquer l’anomalie de la course rotulienne, et ses
facteurs étiologiques. Le syndrome douloureux rotulien idiopathique n’est
qu’une douleur rotulienne pour laquelle la radiographie souvent incorrectement
réalisée est normale et ne montre pas d’anomalies.
Les
clichés classiques sont la face et le profil du genou en décubitus, sur lequel
la position de la rotule est inexaminable, et les incidences axiales à 30, 60,
et 90° (3). Ils ne peuvent démontrer que des dysplasies rotuliennes grossières,
et des subluxations externes de la rotule sur l’incidence axiale à 30°, surtout
lorsqu’existe un pincement de l’interligne articulaire, témoin d’une arthrose
secondaire à la subluxation (fig 1). En fait, ces clichés sont le plus souvent
pris en trop forte flexion, d’où leur négativité : à 45° de flexion la
rotule est déjà centrée : la subluxation externe qui existait en extension
est masquée. Ces faux négatifs si fréquents sont à l’origine du caractère
mystérieux du syndrome douloureux rotulien.
Pour
mettre en évidence l’anomalie d’engagement rotulien, il faut demander des
clichés de face et de profil strict en extension en charge (la position de
fonction du genou !) et une axiale à 30° de flexion, quadriceps contracté
(profil strict sous-entend condyles superposés). On peut abandonner les clichés
à 60 et 90° de flexion systématiques.
C’est
sur le profil en extension que les signes essentiels se recherchent. La
position de la rotule est le meilleur indicateur, mais elle doit s’interpréter
selon une classification précise, publiée par les radiologues belges Maldague
et Malghem (4) (fig 2). Les dysplasies de la trochlée sont plus accessoires
mais souvent combinées. Elles s’interprètent sur ce même cliché de profil selon
la classification de Dejour et Neyret (5). Dans les cas typiques, la rotule est
haute, non engagée et en rotation externe marquée, la trochlée est souvent,
mais pas toujours, plate et dysplasique.
Tous
ces signes se retrouvent, souvent plus marqués et plus évidents, dans
l’imagerie des luxations de rotule (fig 3), et montrent bien la parenté qui
existe entre douleurs et luxations (qui peuvent d’ailleurs être intriquées chez
le même patient). Si l’imagerie des douleurs rotuliennes reste souvent un
mystère, c’est bien parce que les anomalies en cause sont discrètes, subtiles,
et difficiles à mettre en évidence (fig 4). Il existe en fait deux syndromes
d’engagement rotulien :
-
un syndrome majeur,
où les anomalies sont marquées, et qui se traduit par des luxations
récidivantes de rotule ;
-
un syndrome mineur,
où les anomalies sont en règle plus discrètes, et dont l’expression clinique
est celle du syndrome douloureux rotulien.
A
ce stade, que la radiographie standard soit parlante ou toujours muette, il est
préférable de mettre en œuvre un traitement symptomatique, et se dispenser de
multiplier les examens. Mais si l’on veut à tout prix trouver la cause des
douleurs, si l’on se doute d’un piège, ou si les symptômes résistent au
traitement, il faut s’orienter vers d’autres techniques d’imagerie.
2)
Les autres examens d’imagerie :
L’échographie,
peu onéreuse et facile à répéter, peut confirmer une suspicion clinique de
tendinopathie rotulienne.
Dans
tous les autres cas, l’examen de choix est l’arthro-scanner, d’un coût
raisonnable. Il a comme inconvénient de nécessiter une injection
intra-articulaire de produit de contraste iodé. Son avantage est d’explorer en
un seul examen la grande majorité des facteurs significatifs pouvant être en
cause (fig 5). Dans son protocole complet, cet examen recherche en effet :
-
une subluxation
externe de la rotule en extension, manifestée par une translation externe, une
bascule en rotation, ou les deux associées (6);
-
le recentrage
rotulien plus ou moins complet à 30° de flexion ;
-
une patella alta,
lorsque la rotule est en face de la diaphyse fémorale en extension ;
-
une chondropathie
rotulienne, globale ou localisée, et pouvant indiquer alors le mécanisme
d’hyperpression en fonction de la localisation des lésions ;
-
une densification
sous-chondrale de la rotule localisée à la facette externe, qui a la même valeur;
-
plus accessoirement
des anomalies de torsion des membres inférieurs (antéversion fémorale, torsion
fémorale interne, torsion tibiale externe).
-
une désaxation de
l’appareil extenseur sous forme d’une valeur exagérée de la distance entre la
tubérosité tibiale antérieure et la gorge de la trochlée.
Cette mesure est un équivalent à la fois précis et
approximatif de l’angle Q, car si elle est millimétrée, elle ne tient compte ni
de la longueur du tendon rotulien ni de la hauteur de la rotule. En pratique, elle
n’a d’intérêt que lorsqu‘elle montre des valeurs franchement élevées,
supérieures à 18mm. Elle indique alors qu’une transposition interne de la
tubérosité tibiale antérieure peut être indiquée.
L’arthro-scanner
explore les deux membres inférieurs. Il donne alors l’occasion de réfléchir à
la genèse des symptômes et à la relation variable entre anomalies et symptômes
lorsqu’il montre des anomalies bilatérales et symétriques chez un patient ayant
des douleurs unilatérales… Accessoirement, d’autres lésions peuvent être
dépistées par le même examen (plica interne, ménisques, kyste poplité).
L’IRM,
si en vogue, n’est pas du tout l’examen de routine pour explorer les causes de
douleurs rotuliennes. Ses performances sont décevantes dans l’exploration des
chondropathies, sauf entre les mains de quelques experts, et son analyse des
troubles de la morphologie, de la statique ou de la cinétique rotulienne est
très peu performante.
L’imagerie
montre exceptionnellement des formes rares de subluxations rotuliennes
(subluxation interne, ou externe-interne) dont la clinique n’a rien de
caractéristique (tab 1).
Les
méthodes d’imagerie à l’avenir seront à n’en pas douter les techniques
d’exploration dynamique tridimensionnelle en temps réel de l’articulation
fémoro-patellaire, seules capables de démontrer la complexité de la course
rotulienne (7). Nous en sommes loin.
L’arthroscopie quant à elle montre bien l’état des cartilages
fémoro-patellaires et la position de la rotule face à la trochlée. C’est un
examen qui présente, sur les techniques
radiographiques, l’avantage d’avoir des possibilités d’exploration dynamique
associée à une palpation des structures intra-articulaires (8,9). Ce n’est pas
un argument suffisant pour l’utiliser en tant qu’outil diagnostique de routine
dans la pathologie fémoro-patellaire. Le coût et la morbidité de l’arthroscopie
la rendent inutile pour dépister une anomalie de recentrage rotulien, alors que
les radiographies standard bien faites ou à défaut l’arthro-scanner sont
performants. Quant à la palpation des cartilages rotuliens, bien rares sont les
cas où elle est nécessaire au diagnostic, face à ce même arthro-scanner.
L’arthroscopie
est surtout une technique chirurgicale endoscopique de traitement de certaines
lésions, et c’est ce qui en fait son intérêt majeur. Pour nous en tenir au
strict minimum, disons que les possibilités thérapeutiques sous arthroscopie en
matière de pathologie fémoro-patellaire sont très limitées. Si la résection
d’une plica interne ou d’un fragment de cartilage rotulien détaché ne se
discutent pas, il en est tout autrement des sections isolées d’ailerons
rotuliens par voie endoscopique en tant qu’intervention de recentrage et autres
arthroplasties abrasives dans les arthroses, dont les taux d’échecs sont
prohibitifs.
Le
dernier gros reproche que l’on fait couramment à l’arthroscopie est de montrer
beaucoup trop souvent la rotule en position de subluxation ou plus précisément
de bascule externe, témoignant d’une incongruence face à la trochlée, chez des
patients sans symptomatologie rotulienne. Ces faux positifs rejoignent ceux de
l’arthro-scanner et du profil en extension. Ils sont à rapprocher du problème
déjà évoqué des anomalies bilatérales pour une symptomatologie unilatérale. Ils
font poser la question fondamentale de la relation variable qui existe entre
anomalies (ou lésions) et douleur. Ils montrent également que la sensibilité du
dépistage des subluxations rotuliennes dépend étroitement de la technique
d’imagerie utilisée.
Synthèse :
1)
Rôle des anomalies morphologiques et positionnelles fémoro-patellaires
Nous
avons proposé la formule suivante (2) : les anomalies fémoro-patellaires
ne sont pas une pathologie au sens strict, contrairement à ce que la
littérature classique a toujours recherché (3). Ce sont des anomalies
multifactorielles à expression clinique variable. Une subluxation rotulienne,
une dysplasie fémoro-patellaire, une patella alta, isolées ou en association,
ne définissent pas une pathologie : ce ne sont que des défauts
morphologiques courants prédisposant à l’une ou l’autre forme de
symptomatologie rotulienne. Elles peuvent être facteurs de luxations
récidivantes de rotule lorsqu’elles sont très marquées, de syndrome douloureux
rotulien lorsqu’elles sont plus discrètes, ou encore être parfaitement
asymptomatiques. Le resteront-elles toujours ? C’est poser le double
problème de leur histoire naturelle, et de la genèse des douleurs, dont il faut
bien avouer notre ignorance partielle (10).
2)
Fréquence dans la population :
Ces
anomalies, et surtout la subluxation externe de la rotule en extension, ont en effet une fréquence élevée dans une
population non sélectionnée, mais qui varie selon la sensibilité de l’examen
utilisé. Peu visibles sur les axiales standard (10% environ chez les témoins, 30%
dans les syndromes douloureux rotuliens, 60% dans les luxations), elle
deviennent plus notables sur le profil en extension (30% chez les témoins, 70%
dans les syndromes douloureux rotuliens, 98% dans les luxations) et plus
fréquentes encore à l’arthroscopie et sur l’arthro-scanner (50% chez les témoins, 95% dans les
syndromes douloureux rotuliens et 100% dans les luxations). Nous sommes donc
conduits à une constatation troublante : plus un examen est sensible,
moins il est spécifique, car il dépiste plus d’anomalies chez des témoins asymptomatiques.
3)
Relations entre anomalies et symptomatologie :
Il
est vraisemblable que les douleurs sont en fait des signes de décompensation de
ces anomalies, si souvent bien tolérées par ailleurs, et qui apparaissent comme
des facteurs morphologiques favorisant l’apparition de symptômes de façon
inconstante. Peuvent être considérés
comme les facteurs les plus notables de décompensation le surmenage
physique, la pratique de certains sports, l’hyperlaxité de l’adolescence, et la
rétraction des ischio-jambiers.
Les
traitements :
Les
buts thérapeutiques :
Dans
une relation anomalies-symptômes héritée de la médecine classique, le
traitement des lésions ou la correction des anomalies doit faire disparaître
les troubles fonctionnels. Dans les douleurs fémoro-patellaires d’origine
spécifique comme une plica interne symptomatique ou une maladie
d’Osgood-Schlatter, la démarche est efficace. La résection de la lésion guérit
les douleurs à bref délai lorsque le diagnostic est correct. Dans les syndromes
douloureux rotuliens d’origine non spécifique, ce raisonnement se révèle
inexact, et ce, pour plusieurs raisons :
-
les facteurs à
corriger sont trop nombreux ;
-
la genèse des
douleurs reste partiellement inconnue ;
-
aucune méthode ne
peut restaurer les cartilages une fois qu’ils sont lésés, ou corriger
l’hyperlaxité constitutionnelle ;
-
si la normalisation
chirurgicale est possible sur des facteurs comme la hauteur de la rotule ou
l’emplacement trop externe de la tubérosité tibiale antérieure, elle est
impossible sur les dysplasies de la rotule ou de la trochlée, et difficile à
proposer sur les troubles de torsion.
L’expérience
vient en pratique nous démontrer à intervalles réguliers que la chirurgie est
aléatoire. Les résultats à très long terme de toutes les séries, quel que soit
le traitement proposé, sont mauvais. Actuellement, les abaissements rotuliens
corrigeant la patella alta donnent de bons résultats à court et moyen termes
dans 80% des cas environ, mais notre ignorance reste totale vis-à-vis du long
terme, car ces interventions sont récentes.
Ces
échecs n’appartiennent pas seulement à la chirurgie. La démarche de la médecine
physique et de la rééducation visait classiquement à recentrer la rotule
subluxée latéralement par des exercices de contraction élective du vaste
interne. En fait, ces conceptions
relèvent d’une approche très partielle et erronée de la physiopathologie des
syndromes douloureux rotuliens. Aucune technique de rééducation ne peut corriger
une patella alta ou une dysplasie fémoro-patellaire ni restituer l’intégrité de
cartilages lésés. Cette méthode de musculation aggrave souvent les douleurs en
cours de séance, comme peuvent en témoigner les patients eux-mêmes. Le scanner
avec clichés pris en contraction quadricipitale puis relâchement montrent le
plus souvent que le quadriceps a tendance à excentrer la rotule. Le vaste
interne est incapable de se contracter seul, contrairement à une opinion
répandue. Le quadriceps se contracte de façon globale.
Les
buts des traitements quels qu’ils soient sont avant tout de rendre
l’articulation fémoro-patellaire asymptomatique. Cette démarche ne passe pas
obligatoirement par le traitement de la cause des douleurs. Nous devons donc
nous démarquer des méthodologies classiques. Il faut opposer le traitement
fonctionnel (des symptômes) au traitement chirurgical (des anomalies) et toujours
donner la préférence au premier.
2)
Les méthodes
Quelles
démarches thérapeutiques peut-on alors proposer ?
-
Dans les syndromes
douloureux rotuliens d’origine spécifique, un traitement symptomatique
antalgique éventuel, et en cas d’échec la cure chirurgicale de la lésion :
un pourcentage de succès élevé est prévisible.
-
Dans l’arthrose
évoluée après la soixantaine, les prothèses fémoro-patellaires sont fiables
lorsque l’indication est bien posée, et donnent d’excellents résultats sur les
douleurs (1).
Dans
les autres cas (troubles multifactoriels du centrage rotulien, chondropathies
idiopathiques ou post-traumatiques) le premier traitement doit être d’essayer
de rendre asymptomatique l’articulation fémoro-patellaire par tous les moyens
conservateurs, malgré ses anomalies, sans chercher à corriger celles-ci,
quelles qu’elles soient. Il faut associer en général plusieurs traitements, en
cures discontinues, jusqu’à disparition des symptômes : antalgiques et
anti-inflammatoires non stéroïdiens, port d’une genouillère rotulienne,
modification de l’habitus (gestuelle, sports, conditions de travail et de vie,
ergothérapie), physiothérapie antalgique, étirements des muscles et tendons
rétractés (ischio-jambiers et quadriceps). L’interdiction temporaire des
activités sportives des adolescents est souvent indiquée. Il en est de même
plus largement de toutes les activités physiques qui entraînent une
exacerbation des douleurs.
Le
renforcement musculaire, notamment en cas d’instabilité fonctionnelle associée
aux douleurs, ne peut être abordé qu’en fin de traitement, une fois l’indolence
du genou obtenue, et sous réserve que la rotule reste indolore pendant les
exercices. Des techniques de rééducation comme l’isocinétisme sont à réserver
aux équipes expérimentées et ne sont pas une panacée.
En
cas d’échec, le traitement conservateur peut être répété ou abandonné. Dans ce
cas, on peut toujours espérer que l’histoire naturelle amènera ultérieurement
la fin de la crise douloureuse. Rares sont les patients chez qui ces douleurs
restent permanentes et immuables. L’autre option consiste à proposer une
intervention chirurgicale. Le chirurgien orthopédiste devra alors :
-
faire un inventaire
précis des anomalies et lésions en combinant radiographies standard et
arthro-scanner;
-
choisir le type
d’intervention correctrice, ce qui signifie aussi choisir ce qui ne sera pas
corrigé;
-
prévenir le patient
du risque d’échec et s’assurer de l’adhésion à la démarche thérapeutique;
-
assumer les suites..
Les
techniques chirurgicales les plus courantes sont les suivantes :
-
Vis-à-vis des parties
molles : les sections de l’aileron rotulien externe, les plasties de
remise en tension de l’aileron rotulien interne, voire les plasties
d’abaissement du vaste interne. Certains chirurgiens ajoutent une dénervation
péri-rotulienne, considérant que la neurotomie est peut-être plus efficace que
le recentrage sur la disparition des douleurs.
-
Vis-à-vis des lésions
cartilagineuses : la chondrectomie rotulienne ne semble efficace que sur
les gros lambeaux mobiles. La spongialisation rotulienne n’a jamais tenu ses
promesses.
-
Vis-à-vis des
anomalies osseuses : essentiellement les transpositions internes et (ou)
distales de la tubérosité tibiale antérieure. Les ostéotomies de dérotation
restent du domaine de la recherche, ainsi que les interventions de correction
des dysplasies rotuliennes ou trochléennes, bien que celles-ci existent depuis
près d’un siècle.
-
Ces gestes sont très
souvent associés entre eux. Le choix est affaire d’école, d’expérience, et de
conviction. Dans un contexte aussi complexe, il ne faut pas s’étonner que
nombre de chirurgiens changent souvent d’indications, ou que le même patient se
voie proposer différentes techniques par plusieurs chirurgiens.
L’expérience
montre qu’un traitement fonctionnel bien conduit et persévérant permet de fortement
diminuer le nombre d’interventions. Il est parfois étonnant de voir des
patients qui souffraient depuis plusieurs années, en dépit de tous les
traitements, devenir totalement asymptomatiques dans les 10 jours qui suivent
un abaissement de la tubérosité tibiale antérieure associé à une plastie des
ailerons rotuliens. La seule question est alors : pour combien de
temps ? Les échecs chirurgicaux
restent présents et imprévisibles. Ils sont de traitement très aléatoire,
surtout lorsque vient se greffer la
catastrophique algodystrophie post-opératoire, souvent favorisée par le
terrain.
Conclusions
Le
traitement des syndromes douloureux rotuliens est une leçon d’humilité, doublée
d’un bel exemple de nécessaire coopération multidisciplinaire entre médecin,
radiologue, kinésithérapeute et chirurgien. Il reste, à l’heure où les
traitements des gonarthroses, ou des lésions ménisco-ligamentaires, sont
devenus relativement fiables, le gros point noir de la chirurgie du genou.
Enfin, l’occasion nous est donnée de réfléchir aux limites de la médecine
classique, et à la filiation entre anomalies, dysmorphies et variantes du
normal d’une part, et symptomatologie d’autre part. Dans ce problème complexe
des syndromes douloureux rotuliens, le chirurgien apparaît souvent comme un
apprenti sorcier.
VII Références:
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of the patellofemoral joint. in Insall JN et al: Surgery of the knee, second edition, Churchill Livingstone,
New-York, 1993, 241-385.
2°
Dupont JY : Pathologie douloureuse fémoro-patellaire ; analyse et
classification. J Traumatol Sport,
1997, 14, 30-48.
3°
Ficat P: Pathologie fémoro-patellaire,
Masson, Paris, 1970.
4°
Maldague B, Malghem J: Apport du cliché de profil du genou dans le dépistage
des instabilités rotuliennes. Rev Chir Orthop, 1985; 71: Supp
II, 5-13.
5°
Dejour et collaborateurs: Journées
lyonnaises de chirurgie du genou, Lyon, 1995, 149-221. 6° Schutzer SF,
Ramsby CR, Fulkerson JP: Computed tomographic classification of patellofemoral
pain patients. Orthop Clin North Am,
1986, 17, 235-248.
7° Van Kampen A, Huiskes R: The
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8° Cascells SW: The arthroscope in the
diagnosis of disorders of the patellofemoral joint. Clin Orthop, 1979; 144: 45-50.
9° Lindberg U, Hamberg P, Lysholm J, Gillquist J: Arthroscopic examination of
the patellofemoral joint. Orthop Clin
North Am; 1986; 17: 263-268.
9° Dye SF, Vaupel GL: The physiopathology of
patellofemoral pain. Sports Med Arthroscopy
Review, 1994, 2, 203-210.
VIII
Résumé :
Les
anomalies morphologiques de l’articulation fémoro-patellaire qui associent le
plus souvent mais de façon variable subluxation externe de la rotule, dysplasie
fémoro-patellaire, patella alta et chondropathie rotulienne secondaire sont les
causes les plus fréquentes de syndrome douloureux rotulien. Les causes
spécifiques de douleurs rotuliennes sont moins fréquentes, mais de traitement
plus facile. Un protocole radiologique strict permet le plus souvent de rattacher
les douleurs à leur cause. L’arthro-scanner est l’examen de choix dans un
second temps. Le traitement fonctionnel a pour but de rendre ces anomalies
asymptomatiques. La cure chirurgicale des anomalies n’est de mise qu’en cas
d’échec prolongé, et reste souvent décevante.
IX Summary :
A variable combination of patellar lateral
subluxation, patellofemoral dysplasia , patella alta and secondary
chondromalacia is the major cause of patellfemoral pain. Specific pathology
such as medial plica syndrome or patellar tendonitis are less frequent, but
their treatment is easier. A strict radiological protocol most often
demonstrates the abnormalities. A CT-scan combined with an arthrogram is
another imaging option. The goal of conservative treatment is to bring pain
relief. The surgical correction of
patellar maltracking can be proposed if conservative treatment fails, but has a
high failure rate.
X
Illustrations :
Fig
1 a et b : Classification des douleurs fémoro-patellaires.
Fig
2 : Incidence axiale : arthrose fémoro-patellaire externe secondaire
à une importante subluxation externe sur dysplasie.
Fig
2 : Classification de Maldague et Malghem (avec modifications
personnelles) de l’aspect de la rotule sur le cliché de profil strict, condyles
superposés. Plus la rotule est en rotation externe, plus son bord externe
convexe apparaît visible.
Fig
3 : Profil en extension, condyles superposés, d’une luxation spontanée de
rotule : les anomalies associent patella alta, dysplasie de la trochlée,
et subluxation externe de la rotule (stade 4 de Maldague).
Fig
4 : Même technique, dans un syndrome douloureux rotulien: la seule
anomalie est une rotule stade 3.
Fig
5 : Arthro-scanner avec injection du genou droit: forte subluxation
externe de la rotule, dysplasie rotulienne, patella alta, chondropathie
ulcérante secondaire à la subluxation, et localisée à la zone d’hyperpression.
I Traumatismes:
A Traumatismes aigus:
1° Fractures:
- rotule
- trochlée
- tubérosité tibiale antérieure
2° Luxation traumatique de la rotule (sans dysplasie ni
subluxation sous-jacente)
3° Chondropathie rotulienne post-traumatique (sans dysplasie
ni subluxation sous-jacente)
4° Ruptures tendineuses:
- tendon rotulien
- tendon quadricipital
B Traumatismes répétitifs
(pathologie microtraumatique):
1° Tendinites:
- rotulienne
- quadricipitale
2° Apophysites:
- Osgood-Slatter
-
Sinding-Larsen-Johansson
- patella bipartita
3° Replis synoviaux (exceptionnellement plica supérieure ou
externe, en règle plica interne)
C Ostéochondrites:
1° rotule
2° trochlée
D Chondropathie rotulienne
isolée idiopathique (sans traumatisme, ni anomalie morphologique ou
subluxation)
E Arthrose
fémoro-patellaire isolée idiopathique (sans traumatisme, ni anomalie
morphologique ou subluxation)
F Subluxations rotuliennes
constitutionnelles:
1° interne:
- sans chondropathie secondaire
- avec chondropathie secondaire
- avec arthrose secondaire
2° externe-interne
- sans chondropathie secondaire
- avec chondropathie secondaire
- avec arthrose secondaire
3° externe (voir la classification multifactorielle)
G Pathologie iatrogène:
1° chondropathie et arthrose
2° algoneurodystrophie et rotule basse
Tab 1: Classification
radio-clinique des problèmes fémoro-patellaires (modifiée d’après Merchant)
|
Symptômes |
Position
de la rotule |
Forme
de la rotule |
Forme
de la trochlée |
Hauteur
de la rotule |
Cartilages |
|
Asymptomatique |
Rotation Externe |
Normale |
Normale |
Normale |
Normal |
|
Douleur
rotulienne |
Translation
externe |
Dysplasie
minime |
Dysplasie
minime |
Patella
alta minime |
Chondropathie |
|
Luxation
récidivante |
Rotation
+ translation |
Dysplasie
sévère |
Dysplasie
sévère |
Patella
alta sévère |
Arthrose |
Tab
2: Classification à tiroirs des subluxations externes de rotule: l’imagerie
permet de remplir une case par tiroir pour chaque patient, afin de prendre en
compte le caractère multifactoriel des anomalies et de la clinique.