RENCONTRE AVEC MONSIEUR LE PROFESSEUR HELD
Dr Patrice TUZET
Nous rencontrons aujourd'hui Monsieur HELD qui a été un personnage clé de la structuration de notre spécialité ; Interne puis Assistant de Monsieur GROSSIORD, chef de service de Rééducation à la Pitié Salpétrière, puis chef de service à l'Hôpital Raymond Poincaré, Professeur de Rééducation et de Réadaptation fonctionnelles, et Professeur émérite de l'Université PARIS V. Il a permis avec Monsieur GROSSIORD et de nombreuses autres personnalités de la rééducation en France que se structure l'enseignement de notre spécialité.
Monsieur HELD, comment êtes-vous venu à la rééducation ?
Comment s'est déroulé le reste de votre internat ?
Comment s'est structuré l'enseignement de la rééducation ?
Quel bilan peut-on faire actuellement ?
Monsieur HELD, comment êtes-vous venu à la rééducation ?
En y réfléchissant, c'est la personnalité de Monsieur GROSSIORD qui m'a attiré : j'ai fait sa connaissance, alors qu'il remplaçait un été, en tant que médecin des hôpitaux en attente de service, un patron chez lequel j'étais externe à la Salpétrière en Neurologie Monsieur HAGUENAU. Ces médecins faisaient partie de ce que l'on appelait vers les années 1946 le "bureau central".
J'ai été très séduit par la personnalité de Monsieur GROSSIORD, qui était encore à cette époque, neurologue "pur". Il ne s'était pas encore intéressé à la rééducation, mais il abordait déjà la neurologie sous un aspect intéressant et inhabituel, par rapport aux neurologues que j'avais rencontré auparavant.
Je m'étais dit : Si par hasard un jour, je suis nommé interne, il faudra que j'aille travailler avec lui ; c'est ce qui s'est produit. Je me suis rappelé, quand j'ai été nommé, de Monsieur GROSSIORD, qui avait pris alors le Service des Polios à l'Hôpital Raymond Poincaré, et je suis allé lui demander une place comme interne dans son service.
Avant cela j'avais été chez des patrons internistes ou neurologues. J'avais moi-même une formation de neurologue, et je suis venu chez Monsieur GROSSIORD en 1948 ou en 1949.
J'ai découvert alors, une façon nouvelle d'aborder les paralysies, où l'on pouvait dire d'où venait la paralysie, mais aussi ce que l'on pouvait faire pour aider à ce qu'elle régresse en faisant telle et telle chose.
Comment s'est déroulé le reste de votre internat ?
Il s'est déroulé de façon très classique. J'avais fait 6 mois de Psychiatrie et puis le reste en Neurologie pratiquement ; ce que l'on faisait à l'époque, quand on voulait être neurologue. Mais les 6 mois que j'ai passés à Garches comme interne, ont été pour moi déterminants et je n'ai pas du tout regretté d'être venu dans ce service ; voilà comment se sont faites les choses. Puis Paul CASTAIGNE, mon patron, qui avait succédé à Monsieur ALAJOUANINE en Neurologie à la Salpètrière, et qui m'a toujours beaucoup aidé dans ma carrière, m'a dit : Et bien écoute, tu devrais si tu es content de travailler avec Monsieur GROSSIORD, lui demander une place d'assistant.
J'ai suivi le conseil de CASTAIGNE, et j'ai été le premier des internes de Monsieur GROSSIORD à lui demander une place d'assistant. Il me l'a accordée ; je suis venu je pense en 1952, comme assistant juste après mon clinicat.
Et voilà, je me suis accroché à Garches, et j'y suis beaucoup resté depuis. Au début, nous avions essentiellement des polios, et le service s'appelait à l'époque : "Centre de Traitement des Séquelles de Polio". Puis il y a eu dans le service d'autres pathologies intéressantes à rééduquer, notamment les traumatisés médullaires.
Il y avait par ailleurs à Garches, d'autres services que celui de Monsieur GROSSIORD, notamment des services de "chroniques". Il y avait le service de Monsieur CLAISSE par exemple, à VIDAL 1 et VIDAL 3 avec 250 malades, dont pas mal d'hémiplégies, comme il se devait dans les services de "chroniques" à cette époque.
Monsieur CLAISSE était un homme extrêmement intéressant, et la façon dont il envisageait les choses m'a bien plu aussi. Je me suis donc occupé également à ce moment là de ses patients.
Ou en était la médecine de rééducation et comment se sont développées les techniques de prise en charge ?
Quand on a eu à s'occuper de ces malades, il a fallu développer une toute autre façon de concevoir leur prise en charge pour améliorer leur état fonctionnel. C'est Monsieur GROSSIORD qui a eu pratiquement l'idée le premier.
En France, il n'y avait pas grand chose. Il y avait dans quelques endroits, un début de structuration de la rééducation : on parle toujours de Monsieur LEROY à Rennes ainsi que de Monsieur PIERQUIN à Nancy.
C'était vraiment les deux endroits qui ont eu quelque chose de structuré relativement tôt, de manière différente d'ailleurs. Monsieur LEROY était un pragmatique, et Monsieur PIERQUIN avait une démarche plus analytique, mais le résultat a été le même, à Nancy et à Rennes. Il y a donc eu des gens qui se sont intéressés très tôt à la Rééducation et qui ont été des pionniers.
Monsieur LEROY était le doyen de Rennes à cette époque. C'était un homme de rapport très agréable que nous avons souvent rencontré, Monsieur GROSSIORD et moi. Il avait comme assistant LOUVIGNE, qui était un interniste et qui peu à peu a été attiré par l'optique de la rééducation.
Monsieur PIERQUIN a également apporté beaucoup de choses à la rééducation et à aidé à sa structuration
A Garches, Monsieur GROSSIORD structure donc le service des polios vers 48/49. Je l'ai rejoint en 1952. Nous avons été également rejoins par Monsieur TARDIEU, puis par les chirurgiens tels que Monsieur JUDET, qui le premier a été demandeur de rééducation. Ce qui fait que j'ai fait la connaissance de ses assistants de l'époque : ROY CAMILLE, LORD, LAGRANGE, LETOURNEL notamment qui m'ont appelé très régulièrement pour voir des malades qui se trouvaient hospitalisés dans leur service. Nous avons commencé à travailler ensemble, et j'ai un très bon souvenir de cette collaboration avec le Service de Monsieur JUDET. Je me rappelle avoir montré à ROY CAMILLE le premier rachis qu'il ait opéré. C'était un rachis traumatique de la région lombaire, avec un syndrome de la queue de cheval.
Nous avons travaillé en harmonie de nombreuses années avec le Service de Monsieur JUDET ; son équipe avait beaucoup de qualités ; cela a beaucoup aidé à réfléchir aux problèmes de la rééducation avec les chirurgiens. Les assistants de Monsieur JUDET venaient voir les patients en rééducation, et de la même manière on pouvait aller dans son service voir les malades, et discuter avec les chirurgiens, ce qui n'était pas quelque chose de tellement habituel à l'époque. On s'est vraiment bien entendu.
Puis après le départ de Monsieur JUDET, nous avons travaillé avec Messieurs POULIQUEN et PATEL. Jusqu'en 82/83 nous avons beaucoup travaillé sur la prise en charge des Polios, avec le Service de Monsieur POULIQUEN qui opérait les scolioses et supprimait les limitations articulaires.
Madame DUVAL BEAUPERE avait la responsabilité des problèmes de rachis, et a beaucoup contribué à la connaissance de la scoliose en France.
Petit à petit, parallèlement à la diminution du nombre de patients atteints de poliomyélite, la rééducation a pris en charge de plus en plus d'enfants paraplégiques et traumatisés crâniens, tandis que Philippe LACERT développait celle des enfants IMC, ainsi que leur rééducation.
Comment s'est structuré l'enseignement de la rééducation ?
Tout a commencé par un enseignement officieux qui se faisait dans les locaux du laboratoire d'hygiène de la faculté de médecine, qui dépendait de Monsieur le professeur JOANNON. Il s'est passionné pour ce problème de l'enseignement et a donné l'autorisation à Monsieur GROSSIORD et à moi de venir enseigner dans ses locaux.
Monsieur JOANNON a donc apporté une aide considérable à la création de l'enseignement de rééducation.
Pendant plusieurs années, les cours ont eu lieu le matin de bonne heure, dans ces locaux du laboratoire d'hygiène de la faculté de médecine, et j'allais, tous les matins de cours, ouvrir et fermer la salle et voir si l'on pouvait selon la fréquentation poursuivre l'enseignement.
Cela a duré quelques années comme cela, jusqu'en 62, date de la création du CES.
Les gens qui s'intéressaient à la médecine physique au départ ont accepté de participer à l'enseignement.
C'étaient des "descendants" d'une personne très importante pour la création de la rééducation : Madame PEILLON. Marcelle PEILLON était une femme assez extraordinaire. C'était un médecin qui travaillait beaucoup en ville et qui s'intéressait notamment aux problèmes de douleurs du rachis et qui faisait des choses tout à fait intéressantes dans le traitement physique des déformations.
Madame PEILLON et d'autres autour d'elle ont permis de développer l'enseignement de la rééducation à ce moment là.
Louis STUHL a également été très intéressé et a encouragé cette action. Puis Robert MAIGNE est arrivé et son aide a été précieuse pour faciliter l'éclosion de la médecine physique.
L'enseignement au tout début, a donc été organisé par Madame PEILLON, Monsieur GROSSIORD, moi-même et quelques-autres. Au départ nous avions contacté un certain nombre de personnes, essentiellement des chirurgiens orthopédistes, pour leur demander de faire des cours orientés vers les problèmes de suivi.
Cela semblait un peu délirant à l'époque. Cependant nous avons eu là, cet enseignement officieux, qui s'est fait rapidement sur deux ans, puis plus tard sur trois ans. J'ai essayé d'assister au maximum à ces enseignements dont beaucoup étaient remarquables.
En 1962 s'est créé le CES de rééducation et réadaptation fonctionnelle, à Paris d'abord avec un enseignement structuré ; les gens de Province venaient alors à Paris.
Les grands noms de la rééducation de l'époque étaient SALMON à Marseille, BOURRET à Lyon (patron de la médecine du travail), qui s'est intéressé à la rééducation ; LEROY puis LOUVIGNE à Rennes - FONTAN et DECOULX à LILLE, ISCH à Strasbourg et l'école PIERQUIN à Nancy. PUJOL qui était à l'époque le patron de ROQUES à Toulouse a participé également à la structuration de la rééducation et de son enseignement en France, ainsi que Louis ARNE à Bordeaux.
Après de nombreux combats, la structuration du CES a été possible, avec au départ quatre années de stages dans les services formateurs, avec des cours structurés, des sous-colles et sur Paris, 30 étudiants formés par année, 120 au total sur l'ensemble de la France.
L'écrit se passait alors sur Paris, avec des oraux loco-régionaux. Ces oraux étaient sous la responsabilité d'un jury de trois médecins : Olivier TROISIER qui évaluait les compétences techniques, un autre médecin (pas toujours le même) qui jugeait les compétences théoriques, et moi-même qui analysais le mémoire.
Par la suite, l'écrit a été régionalisé jusqu'à la réforme de l'internat.
Vous avez créé un livre de rééducation, qui est le premier livre de rééducation de langue française. Comment cela s'est-il mis en place ?
C'est un livre qui a été fait avec Monsieur GROSSIORD, et qui a été publié pour la première fois en 1981. Nous avions choisi des directeurs de thème qui en ont été entièrement responsables. Nous avons juxtaposé les différents éléments.
Vous travaillez actuellement à une 2ème édition.
Oui, la forme sera un peu différente, dans un souci d'homogénéïté et avec une structuration nouvelle ; plusieurs relectures par différentes personnes de la rééducation ont été mises en place. Il y aura 4 parties égales :
la 1ère sur des bases physiologiques des affections justifiant la rééducation
une 2ème sur l'abord de la pathologie
une 3ème partie sur la technologie de la rééducation
et une 4ème partie sur la réadaptation et la réinsertion.
Nous espérons qu'il sera disponible au printemps 1998.
Quel bilan peut-on faire actuellement ?
La rééducation reste encore trop confidentielle, comparativement aux Etats Unis par exemple. Je crois que cela viendra en France avec un décalage. Cela commence déjà dans certaines villes, notamment à Nancy, dans la région bordelaise, à Rennes, à Nantes, à Dijon où la rééducation est bien structurée
Il est souhaitable de pouvoir continuer à la mettre en place dans de nombreuses autres villes universitaires, et faire encore évoluer les idées.
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